Peinture sur crasse égale propreté

Thomas, Jade et Rémi n’existent pas. Tout ce qui leur arrive existe, et se vérifie : les chiffres, les rapports, les dates et les liens sont dans les références en fin d’article, avec cinq annexes dont la dernière étude PISA pour ceux qui voudront aller voir eux-mêmes.

Équipe éducative de suivi de parcours

Thomas avait dix ans et ne comprenait pas les fractions. Pas quelques erreurs, pas une phase délicate dans son rapport au nombre. Rien. Dès que le gâteau devenait une distance ou une durée, il fixait l’énoncé avec l’application polie de quelqu’un à qui on parle une langue qu’il ne connaît pas.

Réunion salle 12, sur les chaises de la moyenne section, le directeur passant quarante minutes les genoux à hauteur du menton. L’ordre du jour affiché sur la porte annonçait une équipe éducative de suivi de parcours dans le cadre de la personnalisation des apprentissages. La maîtresse projeta le livret de suivi des acquis : onze compétences, onze carrés orange, l’ensemble évoquant un plan de métro de Séville. L’orange signifie en cours d’acquisition, formulation adoptée en 2016 pour remplacer avantageusement l’ancien et brutal ne sait pas faire. Thomas, lut-elle, mobilise ses ressources de façon fluctuante face aux tâches numériques complexes et gagnerait à sécuriser ses procédures.

Le père demanda si quelqu’un pouvait traduire en français. Il y eut un silence, puis la maîtresse dit qu’il ne comprenait pas les fractions. Ce silence-là fut le meilleur moment de la réunion : tout le monde connaissait désormais le problème et personne n’avait la moindre intention de s’en occuper.

Un redoublement serait très difficile à envisager, annonça le directeur du ton qu’on réserve aux maladies honteuses. Suivit la démonstration : stigmatisation, estime de soi, statut d’échec intériorisé, et une étude québécoise que personne n’a jamais lue ni retrouvée, qui circule dans les salles de réunion depuis vingt ans comme une sorte de saint patron. Donc il passe, traduisit le père. Il poursuit son parcours, corrigea le directeur.

On mit en place un accompagnement personnalisé respectueux du rythme de l’enfant, inscrit à l’axe 2 du projet d’école sous l’intitulé Sécuriser les fondamentaux, valoriser les progrès : une remédiation le jeudi midi, sept enfants, sept problèmes différents, et un outil ludo-pédagogique de manipulation du nombre offert par une mutuelle, c’est-à-dire un jeu de plateau auquel il manquait onze cartes et le dé.

Dans la même école, trois classes plus loin, Jade avait dix ans aussi. Elle rendait ses devoirs, levait le doigt sans excès, obtenait 14, parfois 15, jamais moins de 12. Sur son livret, onze compétences et onze carrés verts. Aucune réunion ne fut organisée, aucun dispositif déclenché, aucune case cochée dans le logiciel, et c’est tout ce qu’il y a à raconter sur les six premières années de sa scolarité. Une élève sans aspérité ne déclenche rien du tout. C’est même la définition administrative d’un élève sans problème : un enfant dont le dossier ne contient aucune pièce.

Un bailleur qui gère des appartements et une administration qui gère des parcours scolaires n’ont en principe rien à voir. Ils appliquent pourtant la même règle : ne jamais réparer ce qu’une couche de peinture, un changement de vocabulaire ou un indicateur bien choisi permet de déclarer en parfait état.

Une auréole au plafond n’a jamais coûté à personne le prix d’une toiture. Elle coûte le prix d’un pot de blanc mat, et le locataire signe.

Il faut deux ou trois ans pour qu’elle retraverse la peinture. Un enfant qui ne comprend pas les fractions en CM2 met cinq ans à arriver en seconde. C’est à peu près la seule différence entre les deux affaires, et elle est à l’avantage du plafond.

Dynamique de progression des élèves accompagnés

Thomas avait commencé l’année à 4 sur 20 et la terminait autour de 7. Sur un tableur, avec une échelle judicieusement calée entre 3 et 8, cela donnait une courbe dont la pente évoquait le décollage d’un long-courrier. Personne n’eut à monter sur une chaise pour regarder de plus près : l’auréole avait été convertie en graphique, et un graphique se regarde assis. Le graphique fut projeté au conseil d’école, puis versé au dossier de candidature au label Établissement bienveillant, obtenu au niveau bronze. Le dossier avait mobilisé deux enseignantes pendant trente heures, soit quarante fois la durée réelle d’une séance du jeudi midi.

Une plaque fut remise en présence d’un adjoint au maire et d’un buffet. Elle est toujours dans le hall, vissée sur une fissure. L’administration qui décerne ces plaques, on la surnomme le mammouth, ce qui est assez injuste pour l’animal : le mammouth, lui, n’a jamais rempli de dossier de candidature à un label.

Est-ce qu’il est prêt pour la sixième, demanda le père avant le vote. Personne ne répondit, parce que la question obligeait à quitter le vocabulaire du parcours pour revenir à celui, décidément très grossier, du savoir. Il passa.

Les bulletins de Jade, sur la même période, tiennent en quatre formules qui reviennent chaque trimestre : élève sérieuse, ensemble satisfaisant, participation discrète, continuez ainsi. Six années, dix-huit bulletins, et pas une phrase qui parle d’elle plutôt que de son comportement. Personne n’a jamais eu à mentir sur son compte, ce qui explique que personne n’ait jamais eu à la regarder.

Un mot maintenant sur la maîtresse, parce que ce texte serait malhonnête sans elle.

Elle a vingt-sept élèves. Quatre ne lisent pas couramment, deux ne parlent français que depuis dix-huit mois, un arrive avec un protocole de quatre pages qu’elle a lu en entier, ce que personne ne lui avait demandé. Son emploi du temps est plein de la première à la dernière minute, et le peu qui ne l’est pas est déjà pris par le conseil de cycle, les rendez-vous de parents et le livret à remplir trois fois par an.

Elle sait que Thomas ne comprend pas les fractions. Elle le sait depuis novembre, elle l’a noté dans son cahier à elle, avec deux autres noms. Elle a essayé, en janvier, de les reprendre pendant que les autres travaillaient seuls. Ça a tenu trois semaines, et ça s’est arrêté le jour où les autres ont cessé de travailler seuls.

Devant elle, sur l’écran, il y a onze compétences et trois cases : acquis, en cours d’acquisition, non acquis. La première est fausse. La troisième est vraie, et elle ouvre un dossier, déclenche une équipe éducative, appelle un dispositif, et au bout de la chaîne il n’y a personne d’autre qu’elle, le jeudi midi, avec sept enfants et sept problèmes différents. La deuxième n’est fausse pour personne, ce qui est très différent, et c’est la seule qui n’engage à rien.

Elle a coché orange. À sa place, ce soir-là, avec ces heures-là, je ne sais pas ce que j’aurais coché.

Deux remédiations et aucun diagnostic

En sixième, Thomas découvrit les proportions et les pourcentages, qui fonctionnent nettement mieux quand on a compris les fractions. En quatrième, il avait sa théorie, plus économique que toutes celles de l’institution réunies : il était nul en maths. Le diagnostic lui prit quatre secondes contre six ans à l’administration, et présentait l’avantage de tout expliquer sans convoquer personne.

Le collège examina la question avec le même sérieux et lui attribua une deuxième remédiation, exactement comme le garagiste qui, devant un moteur cassé, accroche un deuxième désodorisant au rétroviseur. Puis vint le projet fédérateur Ensemble vers la persévérance, doté d’une mascotte co-construite avec les élèves dans une démarche participative, ce qui signifie qu’on les fit voter et qu’on ne tint aucun compte du résultat. Le concours fut remporté par un lièvre nommé Turbo, écarté par la direction au motif qu’il véhiculait un rapport à la performance non conforme à l’esprit du projet. On retint l’arrivée en cinquième position, une tortue rebaptisée Prudence, dont le slogan fut imprimé à trois mille exemplaires sur des marque-pages : chacun avance à son rythme, l’important c’est d’avancer.

Thomas obtint 4 sur 20 au contrôle de proportionnalité, note qui n’apparut nulle part : le conseil pédagogique avait décidé, dans une démarche d’évaluation positive, de retirer du bulletin les résultats inférieurs à 5 sur 20, décision consignée au procès-verbal sous l’intitulé harmonisation des pratiques évaluatives au service du sentiment de compétence de l’apprenant. Sur onze notes de mathématiques, sept disparurent. Les quatre restantes donnaient une moyenne de 9,5, assortie de l’appréciation des résultats encourageants, qui traduisent un investissement en nette progression.

Ses parents encadrèrent le bulletin. Il est toujours dans le couloir, chez eux, à côté d’une photo de vacances.

Vingt ans plus tard, l’État fera le même geste pour son propre compte. Manquant de professeurs de mathématiques, le jury du CAPES a arrêté la moyenne du dernier admissible de la session 2025 à 5,06 sur 20 [15]. Pas 5, qu’il aurait fallu décider. 5,06, qu’il a suffi de calculer. Comment on en arrive là est en annexe 5.

Il faut poser ici la phrase qui commande tout le reste, quitte à gâcher la surprise.

Une organisation qui devient son propre juge finit toujours par améliorer sa note plutôt que son travail. Pas par malhonnêteté : parce que c’est infiniment moins cher, et parce que c’est très exactement ce qu’on lui demande. Le collège de Thomas n’a pas triché en retirant les notes sous 5. Il a fait son travail, qui consiste à produire de bons chiffres, et il l’a même plutôt bien fait. Ce système ne fonctionne pas contre les gens qui le tiennent : à chaque poste, une seule case est tenable, et c’est toujours la même.

Ce qui manque n’est donc pas la sincérité, il y en a à revendre dans cette histoire. Ce qui manque, c’est quelqu’un que l’établissement n’a pas choisi, qu’il ne paie pas, qu’il ne peut pas convoquer, et dont le verdict oblige quelqu’un à faire quelque chose le lundi suivant.

Tout ce qui suit décrit ce qui arrive à un enfant, puis à trois, puis à un pays, quand ce juge-là n’existe pas. Les sigles, le nuancier, le bootcamp et les tableaux verts en découlent, et rien d’autre.

Jade, la même année, fut élue déléguée et chargée de la distribution des marque-pages, mission qu’elle prit très au sérieux. Elle aimait l’histoire de l’art, un cours d’une heure le vendredi assuré par une professeure qui montrait des diapositives et parlait de Bruegel avec une passion communicative. À quatorze ans, elle demanda à quoi ça pouvait mener. On lui répondit qu’il fallait surtout faire ce qui lui plaisait. La réponse la rendit très heureuse pendant huit ans.

Chargé de mission Alliance éducative et coéducation

En seconde, Thomas récolta 3 sur 20 au premier devoir. Son professeur de mathématiques s’appelait monsieur Lemaire, vingt-quatre ans de métier, une réputation d’homme qui corrige vite, parle peu et ne s’inscrit à aucun projet fédérateur. Au lieu de reporter la note et de passer au suivant, il alla chercher les bulletins des six années précédentes et y découvrit une anthologie : doit consolider ses acquis, manque de confiance en lui, un potentiel réel à valoriser, bon état d’esprit, sait mobiliser ses compétences transversales dans un environnement sécurisant, des progrès à inscrire dans la durée. Il eut l’impression de lire le dossier médical d’un homme mort en excellente santé.

Monsieur Lemaire reprit avec Thomas un exercice simple, puis un autre, il passa des pourcentages aux décimaux, des décimaux aux fractions, des fractions aux divisions, des divisions aux tables de multiplication. Il creusait comme un archéologue et trouvait à chaque étage une dalle fissurée sous une couche de peinture fraîche. Au bout d’une heure, Thomas leva les yeux et demanda, sans colère, ce qui rendait la chose bien pire : monsieur, vous pensez que je suis con.

Monsieur Lemaire décida de reprendre les fractions deux fois par semaine, sur son temps libre, gratuitement, ce qui dans un établissement scolaire constitue une anomalie et un très grave manquement à la procédure.

Dans la même classe, au troisième rang près de la fenêtre, il y avait Rémi. Le cas inverse, et le même problème. Rémi finissait les contrôles en vingt minutes, rendait sa copie et attendait, comportement qui figure au règlement intérieur sous l’intitulé attitude passive et qui lui avait valu deux remarques dans le carnet. Un jour, monsieur Lemaire lui donna un exercice qui n’était pas au programme, pour voir. Rémi le rendit le lendemain, résolu par une autre méthode que celle attendue, avec une question dans la marge : est-ce qu’on peut généraliser.

En dix ans de scolarité, personne n’avait jamais donné à Rémi un problème qu’il ne savait pas résoudre. C’est le seul dispositif dont il ait jamais eu besoin, il coûtait quatre minutes par semaine, et il ne figurait à l’axe d’aucun projet d’établissement.

Monsieur Lemaire fut convoqué au bout de trois semaines par son inspecteur. Le jour du rendez-vous l’inspecteur lui proposa un café, signal universel d’ennui à venir, et lui expliqua qu’un signalement était remonté, qu’une inquiétude s’était exprimée quant à une pression excessive, et qu’il convenait de ne pas générer chez l’élève une insécurité scolaire contre-productive. Il salua chaleureusement son engagement.

Puis il lui annonça la bonne nouvelle. Compte tenu de son investissement remarqué, l’établissement souhaitait lui confier une mission : chargé de mission Alliance éducative et coéducation, axe 3 du projet d’établissement. Quatre heures de décharge hebdomadaire, un demi-bureau au premier étage, la coanimation d’un comité de pilotage trimestriel et la rédaction d’un livrable annuel sur la prévention du décrochage. Les quatre heures devaient bien être prises quelque part, et furent prélevées sur son service, ce qui impliquait de lui retirer une classe. On lui retira la classe de seconde.

Une classe, deux élèves, les deux extrémités de la même salle. Thomas perdit les fractions qu’il n’avait jamais eues. Rémi perdit le seul adulte qui lui eût jamais donné quelque chose de difficile. Ni l’un ni l’autre n’apparaît nulle part, parce qu’une décharge horaire n’est pas une sanction et qu’un élève qui perd un professeur ne remplit aucun formulaire.

C’est ainsi que le seul adulte de l’établissement qui avait osé regarder les choses en face fut éloigné du mur qu’il avait commencé à ouvrir, avec les félicitations de tous, et affecté à la rédaction d’un document sur les causes profondes de l’échec scolaire. Sa nomination fut annoncée en salle des professeurs un vendredi. Il y eut des applaudissements. Une collègue lui dit qu’il l’avait bien mérité, et elle le pensait vraiment.

Le livrable fut rendu en juin, vingt-deux pages, présenté au comité de pilotage et versé au projet d’établissement. La première version en faisait quatre et s’ouvrait sur une phrase que le comité jugea non consensuelle : un élève qui ne sait pas diviser en CM2 ne saura pas diviser en seconde, et nous le savons dès le CM2. On demanda à monsieur Lemaire de reformuler dans une perspective plus systémique, moins centrée sur les acquis disciplinaires, et de veiller à ne pas cibler les personnes.

La version définitive commence ainsi. La difficulté scolaire s’inscrit dans une pluralité de déterminants, croisant des facteurs individuels, familiaux, sociaux et environnementaux, dont l’intrication rend délicate l’identification d’une causalité unique. Une approche globale et coéducative, articulant les temps scolaires et périscolaires dans une logique de continuité, apparaît dès lors comme un levier pertinent de sécurisation des trajectoires, sous réserve d’une montée en compétences partagée des acteurs.

Écrit par le seul homme qui connaissait la réponse. Le document fut jugé très riche.

Il est en ligne.

On ne sanctionne pas un professeur qui enseigne, ce serait indéfendable et ça se saurait. On le promeut, on le sort de sa classe, on le remercie chaleureusement, et le mammouth reprend sa marche sans rancune, sans dossier disciplinaire et sans avoir eu à hausser la voix une seule fois.

On, c’est-à-dire nous. Il n’y a personne d’autre dans la salle.

Thomas termina l’année avec un professeur contractuel recruté en novembre, sur entretien et sans avoir passé de concours, un garçon charmant qui ne déplaça jamais rien.

Chez Jade, personne n’eut jamais rien à déplacer, pour l’excellente raison que rien ne dépassait. Elle choisit ses spécialités en seconde comme on choisit un forfait mobile, en regardant ce que sa voisine avait pris. Aucun professeur ne se pencha sur son dossier, ce qui était parfaitement justifié : son dossier allait bien. Il n’existe pas de convocation pour excès de moyenne honorable, pas de cellule de veille pour les 13,5, pas de fiche navette pour une adolescente qui ne sait pas ce qu’elle veut faire mais rend ses copies à l’heure. Elle a traversé le lycée sans qu’aucun adulte n’ait jamais eu à s’occuper d’elle, et sortit avec une mention assez bien et aucune idée de rien.

Un conseiller d’orientation qui n’a jamais quitté l’école

Il existait pour Thomas une professionnelle formée, diplômée et statutaire. Jessica, psychologue de l’éducation nationale, spécialité éducation développement et conseil en orientation scolaire et professionnelle, intitulé qui prend deux lignes sur une carte de visite pour un métier qui consiste à tendre des dépliants. Dans son bureau, quarante brochures dont trente-huit sur des secteurs qui recrutaient en 2009, et un yucca mort en 2019, remplacé par un yucca en plastique que personne n’a remarqué, y compris elle, qui continue de l’arroser un mardi sur deux.

Elle recevait onze mardis par an pour 1 200 élèves, et son expérience du monde du travail tenait dans trois établissements scolaires et une salle des profs. Elle orientait vers des métiers qu’elle connaissait par des brochures, rédigées par une chargée de mission qui les connaissait par des fiches, produites par un opérateur financé sur un rapport, lequel rapport avait été confié à un consultant de vingt-six ans qui s’était documenté dans les brochures. Circuit parfaitement étanche, tournant sans le moindre contact avec le réel depuis trente ans, comme un aquarium dont on aurait retiré l’eau sans prévenir les poissons.

Thomas passa le questionnaire maison, quarante-cinq items du genre préférez-vous réparer une mobylette ou accompagner une personne âgée. Il répondit 3 à tout, par instinct de conservation. Le logiciel planta, fut relancé, et l’imprimante sortit le profil de Léa, reçue à 9 h 40, qui voulait être vétérinaire. Personne ne s’en aperçut.

Et cela n’aurait rien changé.

Profil plutôt concret, orienté relation client. Traduction : commerce, ce cimetière élégant où l’institution range les gamins qu’elle n’a pas su instruire et refuse de nommer. Le père demanda de quel profil il était question. Jessica l’écouta jusqu’au bout, avec beaucoup de douceur, puis lui montra les résultats. Les résultats étaient mauvais. C’était donc le profil. Nous laissons les lacunes s’accumuler six ans, puis elles deviennent la preuve d’une vocation : la moisissure devient un projet d’orientation.

Sur la fiche de liaison, quelqu’un écrivit que l’orientation avait été co-construite dans le cadre du parcours Avenir, avec un élève pleinement acteur de son projet et une famille associée à chaque étape de la décision. Vingt-six mots, dont trois décrivaient quelque chose ayant réellement existé. Il ne faut pas voir ça comme une voie de garage, ajouta Jessica, la tête penchée sur le côté.

Jade passa dans le même bureau trois semaines plus tard, un mardi d’avril, sur un créneau libéré par une absence. Même présentoir, même mug, même yucca en plastique, arrosé entre-temps deux fois. Elle n’avait aucune difficulté, aucune lacune et aucun projet, ce qui constituait pour Jessica un cas nettement plus reposant.

Elle expliqua qu’elle aimait bien l’histoire de l’art, qu’elle avait entendu parler de la médiation culturelle, et qu’elle ne savait pas trop. Jessica l’écouta jusqu’au bout, puis lui dit qu’avec un dossier comme le sien elle pouvait viser ce qu’elle voulait, et qu’il fallait avant tout suivre sa passion.

Suivre sa passion. C’est la seule phrase que l’institution adresse aux élèves qui ne posent pas de problème, et il faut lui reconnaître deux qualités remarquables : elle est chaleureuse, et elle n’engage strictement personne. Nul n’a demandé ce jour-là combien de postes existaient en médiation culturelle, combien de diplômés se présentaient chaque année, ni ce que gagnait un chargé de projet à trois ans d’expérience. Ces informations existent, elles sont publiques, elles tiennent sur une page. Sur les vingt années que Jade a passées dans une salle de classe, le mot débouché est apparu une seule fois, dans une brochure posée sur un présentoir en plastique.

Rémi ne prit jamais rendez-vous. Il avait cherché lui-même, un dimanche soir, ce qu’il fallait faire pour devenir chercheur en mathématiques, et il avait trouvé en quarante minutes ce que onze mardis par an n’auraient jamais produit. Il faut dire à la décharge de Jessica qu’il ne lui a rien demandé, et à la décharge de l’institution qu’elle n’a donc rien eu à lui refuser. On ne peut pas reprocher à un bureau de n’avoir pas aidé quelqu’un qui n’y est jamais entré. On peut se demander pourquoi il n’y est jamais entré.

À l’un, commerce, parce que ses notes étaient mauvaises. À l’autre, ta passion, parce que ses notes étaient bonnes. Deux phrases opposées, prononcées dans le même bureau, sous la même affiche de 2017, et qui produisent le même résultat. Au troisième on n’a rien dit du tout, et le résultat est encore le même, à ceci près qu’il est parti.

Capacité d’endettement et reste à vivre

Bac pro, rayon frais, neuf ans, chambre froide à deux degrés. Thomas devint poissonnier, un vrai métier, et personne ici n’a jamais prétendu que c’était un échec. L’échec, c’est que personne ne lui ait demandé s’il l’avait choisi.

Jade, pendant ce temps, avait fait les choses dans l’ordre. Licence, master, mention bien, un master 2 en communication événementielle et médiation culturelle, parcours innovation territoriale, option histoire de la philosophie de l’art. Cinq années, 4 000 € de loyer étudiant par an, deux stages de six mois gratifiés 600 €, dont un dans une association de valorisation du patrimoine où sa mission consistait à tenir à jour un fichier de bénévoles, parmi lesquels onze avaient entre-temps rejoint le patrimoine eux-mêmes.

Son mémoire faisait 180 pages et s’intitulait Habiter le lien : la médiation culturelle comme vecteur de résilience territoriale en zone périurbaine. Le jury salua la qualité de sa problématisation et lui mit 16, sur un travail lu par trois personnes dont deux y étaient obligées.

Puis vint le marché, qui n’avait pas lu la maquette de formation. 187 candidatures, quatre entretiens, un test de personnalité en ligne qui la classa profil créatif tourné vers l’humain, et une mise en situation d’une heure où il fallait proposer un plan de communication pour un fromage à pâte pressée. Thomas en enverra 180 quelques années plus tard, au terme de seize semaines de formation. Les cinq ans et les seize semaines finiront au même guichet, ce qui devrait poser une question à quelqu’un.

Elle est aujourd’hui chargée de l’engagement communautaire pour un groupement de fromageries, intitulé qui la fait passer pour une élue locale, 1 900 € brut, CDD de neuf mois, télétravail le vendredi. Sa fiche de poste annonce le pilotage de la stratégie éditoriale multicanale, l’animation de la communauté de marque et la co-construction du récit territorial du groupement, ce qui signifie écrire des publications sur le comté, modérer des commentaires sur la présure animale et traiter une crise réputationnelle par trimestre parce qu’un client a trouvé un cheveu dans une raclette. Son entretien annuel comporte quatre axes, onze indicateurs et un objectif intitulé incarner la proximité.

Aux repas de famille, sa mère précise qu’elle a fait des études, avec un léger sourire après le mot études. Un beau-frère a demandé un jour, sans y mettre la moindre malice, sur quoi ça débouchait exactement, la philosophie de l’histoire de l’art. La mère de Jade a reposé sa fourchette, toisé le beau-frère par-dessus le plat et répondu d’un ton sec : mais sur un diplôme, bien sûr, et en plus elle aura une culture générale extraordinaire. La table a approuvé, on a repris du gratin, et personne n’a jamais reposé la question.

Son banquier, lui, procède autrement. Jade et Thomas sont allés le voir pour un prêt auto de 9 000 €, et Jade avait emporté le master 2 dans sa pochette plastique, au cas où. Le banquier n’a pas demandé le sujet du mémoire. Il n’a pas demandé la mention. Il n’a pas demandé ce qu’était la médiation culturelle. Il a demandé les trois derniers bulletins de salaire, la nature du contrat et la date de fin. CDD. Neuf mois. Le logiciel a affiché quelque chose, le banquier a fait une petite moue, il a parlé de capacité d’endettement et de reste à vivre, puis il a suggéré de revoir le montant à la baisse ou d’attendre la titularisation, mot qu’il a employé de parfaite bonne foi, mais qui n’existe pas dans le secteur de Jade.

C’était la première fois de sa vie qu’on lui disait non. Vingt ans de scolarité, des dizaines de bulletins, un mémoire à 16, pas une porte fermée, et le premier refus tombe à vingt-sept ans dans une agence bancaire, au sujet de l’achat d’une Clio d’occasion.

Le master 2 est resté dans la pochette plastique. Il faut dire à la décharge du banquier qu’il n’a rien contre les diplômes : il ne les compte pas, voilà tout. Ce qu’il compte, ce sont les mois. Son logiciel ignore le rythme de chacun, les compétences psychosociales et le parcours Avenir, il ne connaît que la date de fin de contrat, et il a raison, puisque c’est la seule donnée qui dira si le prêt est remboursé. C’est le premier adulte depuis vingt ans à regarder Jade sans faire partie du mammouth.

Il faut ici quitter Rouen un instant, et reprendre le troisième élève de cette histoire.

Rémi, celui du troisième rang près de la fenêtre, soutenait la même année une thèse de mathématiques appliquées. Deux ans de classe préparatoire, une école d’ingénieurs, un master, puis trois ans de doctorat financés par un contrat doctoral à 1 866 € net, ce qui, rapporté aux huit années d’études qui précédaient, situait sa rémunération horaire quelque part sous celle du rayon frais. Il n’en fit jamais la remarque, parce que ce n’était pas le sujet et qu’il aimait ce qu’il faisait.

Il postula en France. Un poste de maître de conférences, 87 candidats, quatre auditionnés, vingt minutes devant un comité, et une réponse cinq mois plus tard le classant deuxième, ce qui ne sert à rien. On lui expliqua qu’il fallait publier encore, patienter, retenter l’année suivante, éventuellement avec un contrat d’ATER à 1 700 €. Il fit ses comptes sur un coin de table : trois années de plus, peut-être, pour un poste peut-être.

L’ETH Zurich répondit en onze jours. Postdoctorat, trois ans, un bureau, un budget de mission, un salaire sans commune mesure, et dans le courriel une phrase que personne ne lui avait jamais écrite en France : nous avons lu votre travail sur les schémas numériques et nous aimerions que vous le poursuiviez ici.

Il est parti en septembre avec deux valises et un carton de livres. Sa mère a dit à table qu’il avait réussi. Elle avait raison. C’est même le seul des trois dont on puisse le dire sans ironie.

Jade, elle, est restée. Le plan de communication prévoit quatre fois par an des opérations d’activation en point de vente, formule qui désigne le fait d’aller filmer du fromage dans une grande surface. C’est ainsi qu’un jeudi de novembre, Jade s’est retrouvée au rayon coupe d’un hypermarché de la périphérie rouennaise, à trois mètres de l’étal de Thomas. Elle avait un trépied, une autorisation signée par le directeur et dix-huit secondes à remplir. Il lui a tenu la lampe pendant qu’une meule tournait dans la lumière, il a proposé de décaler le bac de glace pilée pour éviter le reflet, et elle a trouvé qu’il avait l’œil. La vidéo a fait 43 000 vues, son directeur a employé le mot viral en réunion et il a fallu applaudir.

Ils se sont mariés dix-huit mois plus tard, à la mairie, trente-deux personnes et un vin d’honneur dans la salle des fêtes. Ils ne se sont jamais raconté leur scolarité en détail, faute de matière : l’un avait toujours été nul, l’autre avait toujours été sérieuse, et ces deux phrases-là ferment une conversation au lieu de l’ouvrir. Ils ont mis un moment à s’apercevoir qu’ils avaient usé les mêmes couloirs, exactement les mêmes années, à trois classes de distance, sous la même plaque vissée sur la même fissure. Ils en ont ri, ils ont cherché des professeurs en commun, ils en ont trouvé quatre. Ils n’ont pas cherché plus loin, et il n’y avait aucune raison qu’ils cherchent : rien, dans ce qu’on leur avait dit à l’un et à l’autre, ne ressemblait de près ou de loin à la même histoire.

Aucun prérequis en mathématiques

Thomas tournait depuis quelque temps autour d’une idée qu’il n’osait pas formuler. Neuf ans au frais, le dos qui commençait à parler, un chef de rayon de vingt-quatre ans arrivé en septembre, et cette sensation très précise, vers vingt-huit ans, d’être exactement là où il serait encore à cinquante.

Il y a quarante ans, un homme dans cet état-là ouvrait trois bières devant un match et se couchait à minuit. C’était triste, c’était mauvais pour le foie, mais ça s’arrêtait au coup de sifflet final. Aujourd’hui il fait défiler, deux heures par soir, parfois trois, le pouce en mouvement continu et l’œil parfaitement vide. L’abrutissement est comparable, la bière en moins. La différence est ailleurs : l’algorithme, lui, prend des notes.

En trois semaines, il a appris que Thomas, vingt-huit ans, regarde des vidéos de reconversion tard le soir, qu’il s’arrête sur les montants, qu’il revient toujours sur les avant-après. Il n’en tire aucune conclusion sur sa vie, ce n’est pas son métier. Il en tire une conclusion sur son marché, et se met à lui servir, entre une recette de tiramisu et un chat qui tombe d’une étagère, ce qu’un homme fatigué de cet âge est statistiquement le plus susceptible d’acheter. Une solution. Trois mois, aucun prérequis, financé, changez de vie. On ne vend jamais ça à quelqu’un qui va bien : le produit ne répond pas à un besoin, il se glisse dans un vide, et le vide avait été mesuré avant lui.

Un dimanche, vers 22 h 30, elle a fini par prendre le visage d’un garçon de vingt-trois ans filmé sur un canapé blanc, avec Dubaï derrière la baie vitrée et une montre trop grosse pour le poignet. Il a doublé son salaire en trois mois, il ne comprend pas que des gens se lèvent encore à 5 h du matin, et il répète trois fois en quarante secondes que personne ne viendra te sauver. Sur ce point précis il a parfaitement raison, et c’est la seule chose exacte de toute la vidéo.

Thomas a regardé jusqu’au bout, puis deux autres, puis celle qui expliquait comment financer la formation sans avancer un euro. Formulaire à 22 h 40, rappel à 22 h 44, performance technique de loin la plus impressionnante de l’organisme. Les documents diront plus tard qu’il s’est engagé dans une démarche volontaire de reconversion professionnelle.

Il a hésité trois jours, à cause du montant. C’est Jade qui l’a poussé. Elle lui a dit qu’à un moment dans la vie il fallait suivre sa passion, phrase qu’elle avait reçue à dix-sept ans d’une femme de cinquante-huit ans, dans un bureau où mourait un yucca, et qu’elle transmettait de parfaite bonne foi, comme on transmet une recette de famille sans jamais avoir vérifié si elle était bonne.

La plaquette promettait 45 000 € de salaire d’entrée, 92 % d’insertion à six mois, et le témoignage d’une ancienne coiffeuse aujourd’hui data analyst dans un grand groupe dont le nom restait confidentiel. Elle précisait, en caractères de bonne taille, aucun prérequis en mathématiques, parce que notre approche est résolument orientée pratique et que les bibliothèques calculent pour vous. C’est parfaitement exact. Les bibliothèques calculent pour vous, comme une calculatrice fait les additions, et c’est pour cela qu’on apprend quand même à compter.

Le tout coûtait 7 900 € pour seize semaines, financés par le CPF, c’est-à-dire un pot de peinture offert par l’État et que le bénéficiaire applique lui-même, à sa convenance. Pour comparaison, une heure par semaine avec quelqu’un qui sait diviser, sur une année scolaire complète, revient à 1 400 €, ramenés à 700 € par le crédit d’impôt que l’État accorde sans rien demander à personne. Les 7 900 € du bootcamp en financent onze années.

Il en aurait fallu une.

Seize semaines pour un métier que ses collègues futurs avaient abordé après cinq années d’études, dont trois de mathématiques quotidiennes. L’organisme ne mentait pas vraiment. Il vendait exactement ce qu’il annonçait : seize semaines. C’est le reste de la phrase que personne n’avait écrit.

Première semaine, Python, ça ressemble à une recette de cuisine. Cinquième semaine, le formateur, sorti du même bootcamp quatre mois plus tôt et recruté faute d’avoir été recruté ailleurs, écrit une dérivée partielle au tableau en précisant que c’est du niveau lycée. Toute la salle hoche la tête, dont huit personnes ayant quitté le lycée en 2004.

Et puis un jeudi, 16 h 10, diapositive intitulée normalisation des variables, il a fallu diviser. Comprendre qu’un rapport n’est pas un nombre mais une relation. Thomas a regardé le tableau avec exactement le visage qu’il avait à dix ans devant un gâteau qui devenait une durée. Dix-huit ans, c’est le temps qu’il aura fallu à la fuite du CM2 pour traverser le dernier plafond. Il n’a pas levé la main, parce qu’à vingt-huit ans on ne demande pas ce qu’est une fraction.

Puis vint le marché, qui n’avait pas lu la plaquette.

Il a envoyé 180 candidatures, dont 173 lues par un logiciel qui cherchait des mots et n’en trouvait pas assez. Les offres junior réclamaient trois ans d’expérience, ce que personne dans la salle n’a jamais su commenter autrement qu’en riant. Sur les six candidats convoqués le même jour, cinq avaient un bac+5 et le sixième était Thomas, qui découvrit ce jour-là que le pays ne manquait pas de data scientists mais de data scientists sachant des mathématiques, nuance que seize semaines ne franchissent pas.

En entretien il s’en est très bien sorti sur corrélation et causalité, a placé surapprentissage au bon moment, a raconté le rayon frais, et son interlocuteur a trouvé ça formidable, très concret, on a besoin de gens comme vous. Puis quelqu’un a prononcé les mots matrice de covariance et la conversation a pris fin quatre minutes plus tard, dans une ambiance excellente.

Sur douze diplômés, deux ont trouvé un poste dans le domaine. Le premier était déjà ingénieur avant d’entrer. Le second a été recruté comme formateur par l’organisme, faute d’avoir été recruté ailleurs, et s’est retrouvé quatre mois plus tard devant douze personnes à qui il expliquait qu’une dérivée partielle, c’est du niveau lycée. Thomas, lui, a été comptabilisé dans les 92 %, puisqu’il avait terminé la formation et cherchait activement, ce qui le classait en insertion professionnelle dynamique en cours de concrétisation. Son CPF est vide jusqu’en 2029, et l’annonce de son ancien poste au rayon frais tourne toujours.

Aucune entreprise ne l’a jamais rappelé.

Toujours en vert

Thomas et Jade déménagèrent en septembre, pour quatre raisons. Jade était enceinte de cinq mois, ce qui tranchait la question du logement et en posait beaucoup d’autres. Un conseiller emploi avait expliqué à Thomas qu’à profil équivalent il fallait se rapprocher d’un bassin d’emploi plus dynamique, formule qu’il avait notée sur son téléphone. Le CDD de Jade n’avait été renouvelé que de neuf mois, ce qui rendait toute projection délicate. Et le loyer d’avant ne passait plus, avec le reste à charge du bootcamp à rembourser jusqu’en décembre.

Un deux-pièces au sixième, loyer correct pour le secteur. Le propriétaire les reçut lui-même, un monsieur charmant, qui fit remarquer que le logement venait d’être rafraîchi. Plafond refait, blanc mat, deux couches, et une bougie sur la table basse, senteur coton frais. Thomas leva la tête, remarqua une légère différence de teinte au-dessus du canapé et demanda ce que c’était. Le propriétaire répondit que c’est un bâtiment ancien et que ces choses-là demandent du temps. Jade trouva que c’était très lumineux. Ils signèrent tous les deux, le même jour, sous le même plafond, chacun avec un diplôme dans un carton et aucun moyen de savoir ce qu’il y avait derrière la peinture.

Il a retrouvé un rayon frais à quatre kilomètres de là, 5 h du matin, chambre froide à deux degrés, mains dans la glace pilée de novembre à mars. Sur LinkedIn, il est toujours data scientist, passionné par la donnée et ouvert aux opportunités.

Jade a repris le train le lundi pour son groupement de fromageries, quarante minutes le matin, quarante minutes le soir, le CDD courant jusqu’en juin. Ils se croisent le mercredi, jour où il finit tôt et où elle ne télétravaille pas. Le reste du temps, ils se laissent des mots sur la table de la cuisine.

On voudrait pouvoir dire que le système a échoué. Ce serait consolant : on réclamerait des moyens, on voterait un plan, et l’on se coucherait tranquille. Mais il n’a pas échoué. Il a fonctionné exactement comme il est conçu pour fonctionner, avec une régularité d’horloge suisse.

Thomas est passé en sixième sans redoubler, ce qui a fait baisser le taux de redoublement de l’école. Il a obtenu son premier vœu, ce qui a fait monter l’indicateur départemental de satisfaction des vœux d’orientation. Il a décroché son bac professionnel, ce qui a nourri le taux de réussite de l’académie. Il a été embauché dans les six mois, ce qui a alimenté le taux d’insertion de la filière. Il a mobilisé son compte personnel de formation, ce qui a renforcé le taux de recours à la formation continue de la région. Il a terminé son bootcamp, ce qui l’a rangé dans les 92 % d’un organisme privé financé sur fonds publics.

Jade, de son côté, a fait encore mieux. Elle a obtenu son baccalauréat avec mention, elle a été admise dans l’enseignement supérieur, elle y a poursuivi jusqu’au master, elle a validé chaque année du premier coup, elle a effectué deux stages conventionnés, elle a soutenu son mémoire avec 16, et elle occupait un emploi salarié moins de six mois après sa sortie. Sept lignes vertes, sans une seule anomalie. Elle figure même dans la brochure de son université, catégorie insertion des diplômés, où elle sourit devant un mur de briques.

Rémi, lui, a battu tous les records. Mention très bien au baccalauréat, admis en classe préparatoire, intégré une école d’ingénieurs, master validé du premier coup, contrat doctoral obtenu au classement de l’école doctorale, thèse soutenue en trois ans, quatre publications dans des revues à comité de lecture, poste obtenu avant même la soutenance. Huit lignes vertes, et la dernière est la plus verte de toutes. Aucun de ces indicateurs ne comporte de colonne pays.

Nous avons donc mis au point un système éducatif remarquable dont le principal produit d’exportation est l’élève lui-même. C’est une performance. On peut même dire que c’est notre plus grande réussite à l’international, à ceci près que nous ne facturons rien.

Former les meilleurs pour les autres est une forme de générosité que personne ne nous demandait et dont personne ne nous remercie, ce qui prouve au moins qu’elle est parfaitement désintéressée.

Et le plus remarquable n’est pas qu’il soit parti. C’est que son départ, dans nos tableaux, s’inscrit en positif.

Le mammouth n’a pas eu besoin de mentir sur ce qu’il mesurait. Il lui a suffi de choisir ce qu’il mesurerait, ce qui est infiniment plus efficace et parfaitement légal. Vingt et un indicateurs à eux trois, vingt et un succès, vingt et une réunions où quelqu’un a projeté une courbe qui monte, et vingt et une fois des gens sincères ont applaudi en fin de séance. Ils existent aujourd’hui dans une bonne vingtaine de tableaux de bord, toujours en vert, sous forme de trois lignes parmi des milliers. Ils ont fait la réussite de leur école, de leur collège, de leur académie, de leur département, de leur région, de deux universités, d’une grande école et d’une société par actions simplifiée. Aucun des trois n’a jamais raté un seul chiffre de sa vie.

Les deux premiers n’ont raté que leur vie, et cela ne figure nulle part, parce que ça ne se compte pas. Le troisième a réussi la sienne, à 600 kilomètres, et cela ne figure nulle part non plus, pour la même raison. Nous savons mesurer par le menu si un enfant avance. Nous n’avons pas un seul indicateur pour vérifier s’il sait diviser, ni un seul pour savoir si, au bout du compte, quelqu’un a eu besoin de ce qu’on lui a appris.

Alors nous repeignons, et il faut reconnaître que nous disposons du plus beau nuancier jamais constitué par une administration. Il existe d’ailleurs physiquement. C’est une annexe de deux pages jointe à une circulaire académique, intitulée Éléments de langage à destination des équipes, présentée en deux colonnes.

À gauche, formulation à éviter. À droite, formulation recommandée.

Retard, rythme individuel. Lacune, fragilité. Difficulté, besoin éducatif particulier. Échec, parcours. Renoncement, orientation choisie. Abandon, respect du projet de l’élève. Baisse des exigences, attention portée au climat scolaire. Tri social, différenciation pédagogique. Ne sait pas faire, en cours d’acquisition.

Aucune des deux colonnes ne décrit un enfant. Elles décrivent la même chose, et une seule oblige quelqu’un à faire quelque chose lundi matin. C’est celle-là qu’on a retirée.

Le reste s’écrit en sigles. Un père a essayé, un soir, d’expliquer au téléphone à sa femme où en était leur fils. Il a dit qu’il n’était pas en PPRE mais en PAP, que ce n’était pas un PPS parce qu’il n’y avait pas de notification MDPH, que c’était consigné au LSU, suivi en AP, évoqué en EDS et remonté au PIAL, et qu’on lui avait parlé des CPS dans le cadre du parcours Avenir. Elle a demandé si ça allait mieux ou moins bien. Il a dit qu’il ne savait pas.

Huit acronymes, dont trois avaient changé de nom depuis la réunion précédente. Ce n’est pas un effet secondaire du dispositif. C’est le dispositif. Une langue dont l’unique fonction est de rendre indolore ce qu’elle décrit, si épaisse que plus personne ne voit ce qu’il y a dessous, à commencer par ceux qui la parlent.

Le plafond finit toujours par tomber, mais jamais dans le bureau de celui qui a repeint. Nous regardons l’homme de vingt-huit ans au milieu des gravats, son tote bag à la main, et la femme de vingt-huit ans à côté de lui, son master dans une pochette plastique, et nous leur expliquons avec beaucoup de douceur, la tête penchée sur le côté, que le parcours n’est jamais linéaire et qu’il faut avant tout garder confiance en soi. Puis nous leur tendons une brochure.

L’institution, elle, n’est convoquée nulle part. L’année où Thomas est retourné au rayon frais, un rapport a conclu que le dispositif d’accompagnement personnalisé produisait des effets encourageants qu’il conviendrait de consolider. Un colloque a salué la baisse continue du redoublement. Le label a été renouvelé, trois personnes ont été promues, dont une sur le diaporama. Et l’ensemble a été jugé parfaitement performant, ce qu’il était : indicateur par indicateur, le système avait rempli exactement la mission qu’il s’était fixée, et l’avait même dépassée de deux points. Sa seule sanction s’appelle une réforme.

Salle 12, un mardi de novembre, vingt ans après Thomas. Les mêmes chaises de moyenne section, un autre directeur avec les mêmes genoux à hauteur de menton, une maîtresse, deux parents et une jeune femme dont personne n’établira la fonction. L’enfant s’appelle Manon, elle a dix ans et elle ne comprend pas les fractions. Le PPRE s’appelle désormais PCSA, plan de consolidation sécurisée des apprentissages, articulé au volet 2 du contrat d’objectifs. Le carré orange est devenu une pastille ambre intitulée en voie de maîtrise. Sur la table, des marque-pages encore sous film : la mascotte du nouveau dispositif est un escargot souriant nommé Chemin, retenu à l’unanimité du comité de pilotage, cette fois sans consultation des élèves, l’expérience ayant montré que le vote ne changeait rien et coûtait trois semaines. On explique aux parents que l’enfant mobilise ses ressources de façon fluctuante, qu’un maintien serait très difficile à envisager compte tenu de la littérature, et qu’un accompagnement différencié respectueux de sa temporalité propre a été mis en place le jeudi midi. Quelqu’un projette une courbe qui monte.

Le père demande si quelqu’un peut traduire en français.

Une réforme ne répare rien, elle repeint. C’est même sa définition.

Se noter soi-même améliore la note, jamais le travail

Reste une question, la seule qui vaille : comment un pays qui a su faire de l’excellence se retrouve-t-il à faire de la médiocrité.

Une précision d’abord, parce qu’elle commande tout le reste. L’École n’est pas un problème particulier, avec ses spécialistes, ses syndicats et sa rubrique dans les journaux. C’est un marqueur. Elle est l’endroit du corps où la maladie devient visible, et elle le devient avec vingt ans de retard, ce qui explique qu’on s’en occupe toujours trop tard et jamais longtemps.

Ce qui y a remplacé le bon sens porte un nom, et Hannah Arendt en a donné la meilleure définition disponible : une idéologie est la logique d’une idée, c’est-à-dire l’émancipation de la pensée à l’égard de l’expérience [1]. Relisez les chapitres qui précèdent avec cette phrase en tête. Le livret à onze carrés, la courbe à l’échelle choisie, le rapport de vingt-deux pages, la grille remplie en vingt minutes, le tableau à deux colonnes : rien de tout cela n’est faux. Tout cela est simplement affranchi de l’expérience, laquelle tenait ce jour-là sur une chaise de moyenne section et ne comprenait pas les fractions.

Parce qu’il faut le dire, l’école française a été, pendant très longtemps, exactement ce qu’il fallait faire. Et l’histoire commence même avant elle. Pendant deux siècles, la France s’alphabétise par le bas, par les familles, les paroisses et les maîtres de village payés directement par les paysans, ce qui garantissait au maître une évaluation continue d’une brutalité que nul protocole n’égalera jamais. L’enquête Maggiolo l’a mesuré à partir des signatures au bas des actes de mariage : une large majorité de Français savait déjà signer son nom avant la première loi d’obligation scolaire [2]. Signer n’est pas lire couramment, et les historiens débattent encore de ce que cet indicateur mesure au juste. Ils ne débattent pas de sa direction. L’État n’a pas créé l’instruction. Il a nationalisé un mouvement qui existait sans lui.

Puis 1882, et il faut être honnête, la machine tourne remarquablement bien pendant quatre-vingts ans. Les hussards noirs, la dictée quotidienne, et la grand-mère de Thomas, qui avait quitté l’école à quatorze ans, qui écrivait sans faute, et qui parlait encore de son certificat soixante ans plus tard. Le sujet venait d’ailleurs, les copies partaient ailleurs, et on pouvait le rater : trois filles de son village l’avaient raté cette année-là, tout le monde le savait, y compris elles. La machine était petite, le maître était roi dans sa classe, et surtout il existait un juge extérieur, le certificat d’études primaires. C’est un détail technique et c’est tout le sujet. Le certificat ne mesurait pas le rythme de l’enfant ni son investissement, il mesurait s’il savait. Et l’institution qui organisait l’enseignement n’était pas celle qui prononçait le verdict.

Le troisième acte est celui d’une machine qui grossit et qui supprime ses juges un par un, toujours pour de très bonnes raisons, toujours au nom des enfants. En 1969, les mathématiques modernes s’imposent d’en haut contre l’avis des instituteurs, ce qui établit un précédent utile : le terrain a tort. En 1975, le collège unique supprime les filières et invente au passage l’obligation de faire progresser tout le monde à la même vitesse, condition idéale pour cesser de mesurer quoi que ce soit. Le certificat, lui, agonise en silence : 600 000 candidats en 1968, 453 000 en 1971, 85 000 en 1981, puis un décret signé en août 1989 l’éteint pour de bon, la dernière session se tenant en 1991, sans que personne descende dans la rue [3]. En 1997, un ministre annonce publiquement son intention de dégraisser le mammouth ; le ministre est parti, le mammouth est resté, et il a repris du poids pendant la convalescence. En 2014, le redoublement devient exceptionnel.

Il manque un dernier terme à cette série, et c’est le plus radical. Le concours qui recrute les professeurs est lui aussi un juge extérieur : un sujet national, des copies corrigées ailleurs, une barre, et la possibilité d’échouer. En 2006, 3 983 candidats se présentaient aux écrits du CAPES de mathématiques pour 952 postes. En 2025, ils étaient 1 559 pour 990 postes, et le jury en a recruté 739 [15]. Entre les deux, la barre n’a pas été décidée. Elle a été calculée.

À l’arrivée, il ne reste plus un seul verdict que l’institution ne prononce pas elle-même, ni sur les élèves, ni sur ceux qui les enseignent.

Un mot sur 1997, puisque le surnom a survécu au ministre. Le diagnostic était faux, et il l’est resté : le mammouth n’a jamais été un animal obèse. Il a disparu parce que le climat a changé, que son habitat a reculé, et que ce qu’il en restait a été chassé par des hommes équipés de silex. Un climat qui change, et des chasseurs venus d’ailleurs avec de meilleurs outils. Nous connaissons les deux. Se voir reprocher son poids est la chose la plus confortable qui puisse arriver à une administration : elle maigrit un peu, on la félicite, et personne ne lui demande jamais de s’adapter à quoi que ce soit. C’est très exactement pour cela qu’il est toujours là.

À ce stade, je devrais projeter une courbe. Une belle, les dates en abscisse, le niveau en ordonnée, l’échelle choisie avec soin et la pente qui parle toute seule. Ce serait exactement le geste que ce texte passe des pages à ridiculiser, et vous auriez raison de ne pas me croire sur parole, pas plus que le conseil d’école n’aurait dû croire le tableur du directeur.

Alors pas de courbe. Un chiffre, un seul, et le plus ennuyeux possible.

En 1987, la DEPP a fait passer une dictée de 67 mots à des élèves de CM2. Elle a redonné exactement la même dictée aux CM2 de 2007, puis de 2015, puis de 2021. Même texte, même niveau, même barème, trente-quatre ans d’écart. Nombre moyen d’erreurs : 10,7 en 1987, 14,7 en 2007, 18 en 2015, 19,4 en 2021. Ce n’est pas une opinion sur l’école, c’est le même thermomètre relevé quatre fois [4].

La même enquête mesurait aussi le calcul. En 2007, certaines questions de 1987 ont dû être retirées de l’épreuve, dont les divisions de décimaux, devenues hors programme. On a donc cessé de comparer très précisément là où la comparaison aurait fait mal, et pour un motif rigoureusement régulier. Personne n’a menti, personne n’a triché. On a ajusté l’instrument à ce qu’on enseignait encore.

Tout cela est public, daté, et tient sur quelques pages. Il en va de même du rapport PISA publié le 8 septembre 2026, que la presse a commenté pendant quarante-huit heures et rangé depuis, et dont l’annexe 3 donne la synthèse. C’est même exactement ce que personne n’a jamais mis sous les yeux de Jade.

La loi posée plus haut ne concerne pas que l’école, et c’est ce qui la rend gênante : toute organisation qui devient son propre juge finit par pourrir, qu’elle soit publique ou privée, peuplée de saints ou de cyniques. Ce n’est pas une question de moralité, c’est une question de mécanique. La seule différence entre le privé et l’État, c’est que le marché ne laisse jamais ce luxe durer très longtemps. L’État, lui, peut se l’offrir par la loi. Il se l’est offert, et nos enfants paient l’addition.

Une telle organisation n’a rien contre les juges extérieurs. Elle en accepte volontiers, à une seule condition : que le verdict désigne l’enfant plutôt qu’elle. Un diagnostic qui range l’élève dans une case est reçu avec gratitude, parce qu’il explique l’échec sans obliger personne à faire quoi que ce soit lundi matin. Un verdict qui dirait il ne sait pas diviser, il faut reprendre, coûterait des heures que quelqu’un devrait prendre sur les siennes. C’est tout ce qu’on lui demande, à un verdict : ne désigner personne.

Prenez un propriétaire, n’importe lequel, avec un deux-pièces dont le plafond porte une auréole depuis des années. Il a été son propre juge pendant dix-huit ans, avec des résultats excellents : aucun mois de vacance, aucun impayé, un budget d’entretien tenu à l’euro près, un rendement en haut du tableau et en vert. Rien de tout cela n’était faux. La loi l’y aidait, et selon une asymétrie qui mérite d’être regardée de près. Pour vendre son bien, il aurait dû produire neuf diagnostics établis par un professionnel certifié, indépendant de lui, et dont la responsabilité peut être engagée. Pour le louer, il remplissait lui-même l’état des lieux, en deux exemplaires, signés par les deux parties. Il n’a jamais vendu.

Puis le locataire a saisi le tribunal, et un homme que le propriétaire n’avait pas choisi, qu’il ne payait pas et qu’il ne pouvait pas convoquer est monté sur le toit. Il a ouvert la gaine, trouvé la conduite et daté la fuite à dix-huit ans. Le jugement tient en quatre pages : reprise complète de l’étanchéité, dépose du placo, réfection du plafond aux frais du bailleur, 2 000 € de dommages et intérêts, 100 € d’astreinte par jour de retard. Le plafond a été refait.

Personne ne montera jamais sur le toit d’une scolarité pour ouvrir la gaine et dater la fuite à l’année. Aucun juge ne condamnera personne à rendre à un homme de vingt-huit ans les fractions qu’on ne lui a pas apprises à dix. Pas de mise en demeure, pas d’astreinte par jour de retard, pas de garantie décennale sur un parcours. Et pas davantage de plaignant : le seul lésé de toute l’affaire a été patiemment convaincu, pendant vingt ans et avec les meilleures intentions du monde, que le problème venait de lui.

C’est tout ce qui manque. Un type sur le toit, qui n’appartienne pas à la maison.

Reste à dire à quoi il ressemblerait, parce que le nommer est facile, et s’arrêter là serait le geste même que ce texte reproche à tout le monde depuis le début : désigner le problème et n’avoir rien à faire lundi matin.

Nous en avons trois exemples dans ces pages, et chacun contient une pièce. Le certificat d’études : un sujet venu d’ailleurs, des copies corrigées ailleurs, une date, et la possibilité de rater. PISA : une échelle qui ne bouge pas d’une édition à l’autre, des données publiques que n’importe qui peut recalculer, y compris contre celui qui les publie. Le jugement du tribunal : une astreinte par jour de retard.

Assemblées, ces trois pièces donnent quelque chose de très simple et de très ennuyeux. Une épreuve courte, à un âge fixe, disons la fin du CM2, portant sur trois ou quatre choses dont personne ne conteste qu’il faut les savoir. Écrite hors de l’institution, corrigée hors de l’école de l’enfant, sur une échelle qu’on ne retouche pas quand les résultats déplaisent. Un résultat rendu à la famille en français, sans carré de couleur. Et, seul point qui compte vraiment, une conséquence attachée au verdict : des heures, prises quelque part, dues à cet enfant-là, et quelqu’un dont c’est le métier de vérifier qu’elles ont été données.

Ce que cela coûterait, où prendre les heures, qui accepterait d’être mesuré ainsi, ce sont de vraies questions, disputées, et ce texte n’a pas la prétention de les trancher. Mais aucune n’est celle qu’on pose. Depuis vingt ans, la question posée est celle du nom de la case, et elle a toujours une réponse, ce qui explique qu’on la pose.

Christophe Kerrero, qui fut recteur de Paris et qui a démissionné en février 2024 après avoir été publiquement désavoué sur un projet de réforme des classes préparatoires dont on ne l’avait pas prévenu, écrit qu’il n’y aura ni redressement économique, ni cohésion nationale, sans une ambition retrouvée pour l’École [5]. On observera au passage qu’il a été écarté selon le protocole exact appliqué à monsieur Lemaire, à un échelon simplement plus élevé et avec des félicitations non moins sincères.

La formule est juste. Elle est aussi réversible, et c’est là que ça devient inconfortable. Il n’y aura pas davantage d’ambition pour l’École sans redressement économique, sans cohésion nationale et sans ambition républicaine. Une école ne fabrique pas une société, elle en descend. Elle enseigne ce à quoi le pays tient, avec les moyens qu’il consent, dans la langue qu’il parle. Nous lui avons transmis notre goût de l’indicateur, notre horreur du verdict et notre habitude de repeindre, et nous nous étonnons ensuite qu’elle les ait appris.

On ne demande pas à un thermomètre de faire tomber la fièvre. C’est pourquoi aucun ministre n’y arrivera, et c’est pourquoi ce n’est pas tout à fait leur faute.

Il n’y a donc personne à punir, ce qui est la plus mauvaise nouvelle de tout ce texte. Une faute se répare, parce qu’elle a un auteur et une date. Un fonctionnement n’a ni l’un ni l’autre : il continue, et il a déjà recommencé sur quelqu’un de plus petit. C’est pour cela qu’il faut quelqu’un sur le toit. Pas pour condamner. Pour que la fuite ait une date.

Et ils vécurent heureux

Pendant que les rapports s’empilent et que les sigles se renouvellent, Thomas et Jade, eux, continuent de vivre. Ils ont eu un fils, Seb, il a quatre ans. Jade a renouvelé son CDD deux fois, 40 € la première, rien la seconde, avec chaque fois un mot très gentil sur son sens du collectif. Le mémoire de 180 pages est dans un carton sur l’étagère du haut, à côté du manuel d’histoire de l’art de terminale qu’elle n’a jamais pu jeter et d’un marque-page en carton où une tortue rappelle que l’important c’est d’avancer. Thomas a été nommé responsable adjoint du rayon marée, ce qui représente 80 € et deux réunions de plus par mois.

Ils parlent de l’avenir de Seb, parce qu’il paraît qu’il faut s’y prendre tôt. Il y a d’abord le dossier de la maternelle Montessori, à rendre impérativement vendredi, 4 800 € l’année, qui réclame une lettre de motivation. Pas une lettre des parents, non, une lettre présentant le projet éducatif de l’enfant, son rapport à l’autonomie et ses centres d’intérêt. Son centre d’intérêt principal est un tracteur en plastique auquel il manque une roue. Jade a écrit 1 500 caractères sur son appétence pour la manipulation libre et son besoin d’un cadre bienveillant respectueux de son rythme, Thomas a relu, ils ont trouvé ça plutôt réussi. La commission examine 180 dossiers en trois semaines, entre deux réunions.

Rémi, après Zurich, est passé dans l’industrie, où il dirige aujourd’hui une équipe de recherche pour l’un des quelques groupes qui financent l’essentiel de la recherche mondiale dans son domaine. Il gagne en un mois ce que Thomas gagne en un an. L’an dernier, il est revenu en France quatre heures et quarante minutes, dont trois dans une salle d’embarquement de Roissy, entre deux vols pour l’autre bout du monde. Ses parents avaient fait le déplacement. Ils ont bu un café tous les trois debout à côté d’une borne, et sa mère a trouvé qu’il avait bonne mine.

Chez eux, par terre, Seb aligne ses petites voitures par couleur, puis les réaligne par taille, ce qui suppose un critère, donc un classement, donc une abstraction.

Tout est là, et personne n’a encore rien repeint.

L’article s’arrête ici.


Références

Je ne vous demande pas de me croire sur parole. Ce texte défend un point de vue, et la conclusion m’appartient. Les faits et les chiffres sur lesquels je m’appuie sont détaillés dans les annexes qui suivent et référencés en fin de document, avec les liens disponibles, afin que vous puissiez les vérifier, discuter l’interprétation que j’en propose et vous forger votre propre opinion.

Annexe 1. Coût unitaire de la gratuité

Dépense annuelle par élève en 2024, tous financeurs confondus : État 55 %, collectivités territoriales 23 %, entreprises 10 %, ménages 8 %, autres administrations 4 % [6].

NiveauCoût annuel
Maternelle8 990 €
Élémentaire9 130 €
Collège10 450 €
Lycée général et technologique13 020 €
Lycée professionnel14 700 €
Université12 460 €
Section de technicien supérieur17 220 €
Classe préparatoire aux grandes écoles19 070 €

Trois ans de maternelle, cinq d’élémentaire, quatre de collège et trois de lycée : environ 153 000 € pour un parcours général, 158 000 € si le lycée est professionnel. Ordre de grandeur calculé aux coûts de 2024.

La scolarité de Thomas a donc coûté de l’ordre de 158 000 €, plus 7 900 € de bootcamp, soit 166 000 €. Celle de Jade, 153 000 €, plus cinq années d’université à 12 460 €, soit 215 000 €. Un peu plus de 380 000 € à eux deux.

Les deux années de classe préparatoire de Rémi représentent à elles seules 38 140 €, soit presque autant que ses quatre années de collège. La suite, école d’ingénieurs et doctorat, porte l’ensemble bien au-delà des 215 000 € de Jade. La DEPP explique l’écart par le taux d’encadrement, ce qui est exact et n’a jamais empêché personne de l’appeler l’excellence.

Aucun de ces montants ne figure sur un document qu’ils aient jamais eu entre les mains.

L’un ne sait pas diviser. L’autre n’a jamais su à quoi servirait ce qu’elle avait appris. Le troisième travaille à Zurich, et la Suisse n’a rien financé.

Annexe 2. Les élèves dits « en retard »

Même dictée, mêmes CM2, mêmes 83 items, aux quatre mêmes dates [4].

1987200720152021
Part des élèves dits « à l’heure »66,8 %84,0 %89,1 %95,4 %
leur nombre moyen d’erreurs8,513,216,718,7
Part des élèves dits « en retard »33,2 %16,0 %10,9 %4,6 %
leur nombre moyen d’erreurs15,122,628,533,1
Écart entre les deux groupes6,69,411,814,4

La DEPP commente elle-même la troisième ligne : cette tendance reflète les politiques éducatives visant à limiter les redoublements pendant la scolarité élémentaire. Elle précise ensuite, honnêtement, que les élèves dits « en retard » ne sont donc pas directement comparables sur toute la période, puisqu’il n’en reste à la fin que les cas les plus lourds.

L’objection est juste, et elle ne porte que sur ce groupe-là. Elle ne touche pas l’autre. Les élèves dits « à l’heure » sont passés de 8,5 à 18,7 erreurs, et ils représentent aujourd’hui 95,4 % des enfants.

En 1987, un tiers des élèves portaient une étiquette qui obligeait quelqu’un à faire quelque chose. En 2021, ils sont 4,6 %. Personne n’a jamais prétendu que les autres allaient mieux.

Annexe 3. Les derniers résultats PISA de la France

Épreuves passées en mai 2025, résultats publiés le 8 septembre 2026. En France, 6 501 élèves tirés au sort dans 289 établissements, représentant 768 200 jeunes de 15 ans, soit 88 % de la génération [7] [8] [9]. Ces élèves-là ont exactement l’âge qu’avait Thomas le jour où monsieur Lemaire est allé chercher ses six bulletins.

Une précision d’abord, parce qu’elle commande tout le reste. Ce rapport est la seule chose qui ressemble encore, dans ce pays, au certificat d’études. Le sujet n’est pas écrit par ceux qu’il évalue : le cadre et les items sont conçus par un consortium international et testés hors de France. Les copies ne sont corrigées ni par l’établissement de l’élève, ni par son académie, ni par le ministère. L’échelle ne bouge pas d’un cycle à l’autre, parce qu’une partie des questions est reprise à l’identique d’une édition à la suivante, ce qui permet d’accrocher 2025 à 2003 sans se mentir. L’échantillon n’est pas choisi par la maison, il est tiré selon des règles extérieures, et la DEPP doit prouver qu’elle les a respectées. Les données sont publiques : n’importe qui peut refaire les calculs, y compris contre l’OCDE.

Il manque une seule chose, la même que partout ailleurs dans ce texte. Le verdict ne tombe sur personne. Aucun élève ne reçoit sa note, aucun établissement n’est nommé, aucun professeur n’est concerné, aucune académie n’a de compte à rendre. Un certificat d’études sans candidat, sans jury et sans échec. C’est très exactement pour cela qu’il est toléré.

DomaineFrance 2025OCDE 2025
Compréhension de l’écrit456461
Culture mathématique458463
Culture scientifique483482

En mathématiques, la France était à 511 points en 2003. En lecture, elle a perdu 19 points entre 2018 et 2022, puis 18 de plus entre 2022 et 2025. En mathématiques, 21 points, puis 16.

Ces chiffres ne disent rien à personne, et c’est le premier problème du rapport. Il est involontaire. L’échelle a été calée en 2000 sur une moyenne de 500 points, elle n’a pas d’unité, et nul ne sait ce que pèse un point de PISA. Quant à la formule qui ouvre les deux notes officielles, la France se situe dans la moyenne de l’OCDE, elle est exacte et elle signifie ceci : nous descendons à peu près à la même vitesse que des pays qui descendent tous. C’est le plus beau carré orange jamais produit.

Il faut donc traduire, et l’OCDE le fait elle-même, en petits caractères, dans le corps de sa note pays.

Un élève qui atteint le niveau 2 en mathématiques est capable, sans qu’on le lui indique, de reconnaître qu’une situation simple peut se mettre en nombres : comparer la longueur de deux itinéraires, convertir un prix dans une autre monnaie. Ce n’est pas un objectif, ce n’est pas la moyenne, c’est le seuil. Celui sous lequel l’OCDE considère qu’un adulte ne pourra pas se servir des mathématiques dans la vie ordinaire. 36 % des élèves français sont en dessous.

Au niveau 2 en compréhension de l’écrit, l’élève repère l’idée principale d’un texte de longueur moyenne et y trouve une information quand on lui dit explicitement laquelle chercher. 33 % sont en dessous.

Au niveau 2 en sciences, il reconnaît l’explication correcte d’un phénomène familier et sait dire, dans un cas simple, si une conclusion tient au vu des données fournies. 26 % sont en dessous.

Rapportés aux 768 200 jeunes que l’échantillon représente, cela fait de l’ordre de 276 000 enfants par génération qui ne savent pas comparer deux itinéraires, et 253 000 qui ne savent pas trouver une information dans un texte quand on leur montre où regarder. Dans une classe de trente, onze et dix. Et ce n’est pas la génération entière : l’enquête couvre 88 % des jeunes de 15 ans, ceux qui sont scolarisés dans son champ. Personne n’a jamais prétendu que les 12 % restants relèveraient la moyenne.

Comme pour la dictée, le seuil vaut mieux que le score. Même seuil, même instrument, quatre relevés.

Élèves de 15 ans sous le niveau 2 en compréhension de l’écrit2000201820222025
15 %21 %27 %33 %

En mathématiques, cette part est passée de 29 à 36 % en trois ans. En sciences, de 22 à 26 % en dix ans. Dans la même classe d’âge, 9 % ont redoublé.

L’annexe 2 laissait les élèves dits en retard à 4,6 % d’une classe de CM2. PISA les retrouve à 9 % de l’échantillon français, contre 24 % en 2015. Ce n’est pas tout à fait la même mesure, et elle raconte la même chose. En culture scientifique, ceux qui sont restés en troisième obtiennent 376 points. Ceux qui sont en seconde générale et technologique en obtiennent 525, soit le score de l’Estonie, deuxième de l’OCDE. 149 points d’écart, le même pays, la même classe d’âge, la même semaine de mai.

La DEPP pose elle-même l’objection, et il faut la reprendre : les uns ont commencé le programme de seconde, les autres non. Un échantillon supplémentaire d’élèves de 14 ans scolarisés en troisième permet de la tester. Entre deux élèves à l’heure, l’un en troisième et l’autre en seconde, l’écart n’est que de 56 points. Entre un élève à l’heure et un élève en retard, il est de 92. L’effet du programme existe donc, il est réel, il est mesuré, et il ne comble pas le trou. Le reste, c’est la fuite.

En haut de l’échelle, la part des élèves au-dessus du niveau 4 en mathématiques était de 15 % en 2003. Elle est de 5 %, contre 8 % dans l’OCDE. Ils étaient quatre ou cinq par classe de trente, ils sont un ou deux. Le vivier dont Rémi est sorti a été divisé par trois pendant que le pays se félicitait de la baisse du redoublement. Rémi est à Zurich. Ce chiffre-là non plus ne comporte pas de colonne pays.

Le reste de l’enquête est excellent. 66 % des élèves français déclarent finir ce qu’ils commencent, 74 % aiment apprendre des choses nouvelles, 71 % s’intéressent aux sciences et c’est le taux le plus élevé de l’OCDE, 88 % savent qu’une information doit être vérifiée auprès de plusieurs sources fiables, et 19 % seulement croient que l’intelligence est donnée une fois pour toutes, contre 31 % chez nos voisins. Des enfants curieux, confiants, persévérants, convaincus qu’ils peuvent progresser et qu’il faut recouper ses sources.

36 % d’entre eux ne savent pas comparer deux itinéraires.

La DEPP précise, en une ligne, que ces indices sont faiblement corrélés à la performance. On peut le dire autrement. Nous avons appris à mesurer très finement le rapport de l’élève au savoir, et de moins en moins le savoir. C’est la colonne de droite du nuancier, passée à l’échelle internationale. Le sentiment de compétence de l’apprenant, lui, se porte très bien.

L’édition 2025 apporte d’ailleurs un instrument neuf. À la sortie de l’épreuve, on demande à l’élève de noter de 1 à 10 l’effort qu’il estime avoir fourni. La France obtient 6,4 contre 7,2 dans l’OCDE, avant-dernière devant le Luxembourg, en baisse depuis 2018. L’explication était disponible avant midi : les élèves n’ont pas joué le jeu.

La même note ajoute que l’effort déclaré n’explique à peu près rien. En compréhension de l’écrit, ceux qui déclarent un effort moyen obtiennent 450 points. Ceux qui déclarent un effort maximum en obtiennent 447. C’est un deuxième désodorisant accroché au rétroviseur, à ceci près que celui-ci est homologué par l’OCDE.

Il existe une objection sérieuse, et elle ne vient pas du ministère. Le test de positionnement que passent tous les élèves à l’entrée en seconde, et qui porte lui sur les programmes français, progresse légèrement en mathématiques entre les rentrées 2021 et 2024, pendant que PISA perd 16 points. La DEPP signale elle-même la contradiction et la nuance : les deux épreuves n’évaluent pas les mêmes compétences. En compréhension de l’écrit, le même test de positionnement baisse depuis 2021, dans le même sens que PISA. La divergence ne porte donc que sur les mathématiques, et elle mérite d’être dite : nos élèves réussissent un peu mieux ce qu’on leur demande d’apprendre, et savent de moins en moins s’en servir quand la situation ne ressemble plus à un exercice. Ce n’est pas une consolation. C’est le sujet de cet article.

Le ministère, le jour même, met en avant trois facteurs extérieurs aux systèmes éducatifs : les écrans, le téléphone portable dans les établissements et le recul du suivi de la scolarité par les parents [10]. Les deux premiers figurent dans la note de sa propre direction statistique, publiée le même matin, où l’on lit que les élèves français déclarent 3 heures d’écran de loisir par jour, contre 3,4 dans l’OCDE, 4,6 en Estonie et 4,9 en Pologne, deux pays qui les devancent largement.

Le troisième est vrai. 49 % des élèves déclarent que leurs parents s’intéressent à ce qu’ils apprennent en classe, contre 63 % trois ans plus tôt. La DEPP ajoute, dans la phrase suivante, que cet indicateur n’est pas fortement corrélé à la performance.

Personne n’a menti. On a simplement retenu, parmi des chiffres publiés de parfaite bonne foi, les trois qui désignaient quelqu’un d’autre. C’est le livret à onze carrés, à l’échelle d’un pays, avec un logo bleu et une conférence de presse.

Reste un dernier point, technique, et c’est encore tout le sujet. PISA se tenait tous les trois ans depuis 2000. À partir de 2025, ce sera tous les quatre ans. Chaque domaine n’est en outre comparé qu’à son dernier cycle majeur, 2015 pour les sciences, 2018 pour la lecture, 2022 pour les mathématiques. Le thermomètre est sérieux, il est indépendant, il est public, et on le relève désormais une fois tous les quatre ans.

Un homme monte sur le toit, mesure l’humidité, publie et repart. Il n’a jamais eu mandat pour ouvrir la gaine, et personne ne le lui a demandé.

Le prochain relevé aura lieu en 2029, Seb sera au CP. Le suivant tombera en 2033, l’année de son CM2, celle du gâteau qui devient une durée.

Annexe 4. Le choc PISA

Décembre 2001. L’Allemagne ouvre les premiers résultats de PISA et se découvre nettement sous la moyenne de l’OCDE, avec l’un des liens les plus forts d’Europe entre origine sociale et réussite. La presse invente un mot, PISA-Schock, et le pays fait alors une chose inhabituelle pour une administration : il croit le thermomètre. Suivent des standards communs aux Länder, un institut chargé de vérifier qu’ils sont atteints, un programme de développement des établissements à journée continue. Les résultats remontent pendant une dizaine d’années [11].

C’est la seule preuve disponible qu’un rapport qui ne condamne personne peut tout de même faire monter quelqu’un sur le toit.

La fin de l’histoire est moins agréable. Les scores allemands redescendent depuis le milieu des années 2010, et PISA 2025 est leur plus mauvais cru : le plus bas niveau jamais mesuré dans les trois domaines, un jeune sur trois sous le seuil en lecture et en mathématiques, et 125 points d’écart en sciences entre élèves favorisés et défavorisés, contre 85 dans l’OCDE, écart qui s’est creusé pendant que la moyenne de l’OCDE le réduisait. Une toiture refaite en 2003 reprend l’eau en 2025. C’est désagréable et c’est normal. Un bâtiment s’entretient.

La France a eu son choc au même endroit du calendrier, vingt-deux ans plus tard. Il faut d’abord noter une date.

Le 5 octobre 2023, le ministre de l’Éducation nationale annonce, à la Bibliothèque nationale de France, sa volonté d’un choc des savoirs. Le 5 décembre, il en présente les mesures en conférence de presse. C’est exactement le jour où l’OCDE publie les résultats de PISA 2022, les plus mauvais jamais enregistrés par la France à cette date [12].

Le traitement était donc écrit deux mois avant la lecture du thermomètre. On ne peut pas reprocher au ministre d’avoir attendu le diagnostic. On peut se demander à quoi servait le diagnostic.

La suite tient en une colonne de dates.

DateÉvénement
Décembre 2023Mesure phare annoncée : trois groupes de niveau en français et en mathématiques, en 6e et 5e dès 2024, à tous les niveaux en 2025
Février 2024Opposition massive. Le Conseil supérieur de l’éducation rejette les textes deux fois
Mars 2024Les textes paraissent quand même. Les groupes de niveau y sont devenus des groupes de besoins
Novembre 2024L’extension aux 4e et 3e est abandonnée. Le brevet obligatoire pour entrer en seconde est reporté de juin 2025 à juin 2027
Avril 2025Un décret et un arrêté pérennisent ce qui reste
Mai 2025Un rapport de l’Inspection générale constate que le dispositif a rendu la grande difficulté scolaire visible sans la réduire [13]
Juin 2025Le rapport est rendu public, la semaine du baccalauréat
Novembre 2025Une enquête du SNES-FSU trouve 19 % de collèges appliquant encore réellement la mesure
Décembre 2025Le ministre annonce la fin du caractère obligatoire
Mars 2026Un décret l’entérine [14]
8 septembre 2026PISA 2025. Les scores français de lecture et de mathématiques n’ont jamais été aussi bas

Entre les deux rapports, la France a connu quatre ministres de l’Éducation nationale. La réforme née d’une enquête a été enterrée six mois avant la publication de la suivante. Aucune des deux dates ne pouvait rencontrer l’autre, et c’est là tout le problème : le cycle politique dure dix-huit mois, le cycle de mesure en dure quarante-huit, et un enfant qui ne comprend pas les fractions en CM2 met cinq ans à arriver en seconde.

Le geste décisif de toute l’affaire n’a d’ailleurs pas été pédagogique. Ce fut, en mars 2024, le remplacement de groupes de niveau par groupes de besoins. Rien n’a bougé dans les emplois du temps. Le mot qui désignait le tri a été retiré, celui qui désigne l’attention a été mis à sa place, et le dispositif a survécu deux ans de plus. C’est l’annexe à deux colonnes de la circulaire académique, appliquée à une politique nationale et publiée au Journal officiel.

Une précision nécessaire, parce qu’elle protège tout ce qui précède. Savoir si les groupes de niveau étaient une bonne ou une mauvaise idée est une question sérieuse, disputée entre chercheurs, et ce n’est pas celle qui est posée ici. On peut être pour, on peut être contre, cela ne change pas d’une ligne la colonne de dates : une mesure annoncée avant le diagnostic, renommée pour survivre, appliquée par un collège sur cinq, évaluée défavorablement par l’inspection du ministère qui l’avait décidée, puis abrogée par ce même ministère. Ce texte ne juge pas le contenu de la réforme. Il regarde ce que le pays en a fait.

L’Allemagne a lu son rapport, l’a cru, a réparé, et l’eau est revenue vingt ans plus tard. C’est ce qui arrive aux bâtiments entretenus. Nous avons lu le nôtre, nous avons repeint, puis nous avons débattu deux ans du nom de la peinture.

Dans les deux pays, personne n’a été condamné.

Annexe 5. Le dernier juge supprimé

Une précision d’abord, parce qu’on vous l’opposera immédiatement. La barre dont il est question ici est celle de l’admissibilité, c’est-à-dire le droit de passer les oraux, et non celle de l’admission, qui reste fixée à 8 sur 20. Personne ne devient professeur avec 5 sur 20. Par ailleurs, l’arrêté qui régit le concours prévoit qu’une note globale égale ou inférieure à 5 à l’une des deux épreuves écrites est éliminatoire, quel que soit le total [15]. Ces deux objections sont exactes et il faut les poser tout de suite.

Elles ne touchent pas le sujet. Ce qui compte n’est pas la note, c’est qu’un seuil soit calculé au centième pour que le compte tombe juste.

Voici la moyenne du dernier admissible au CAPES externe de mathématiques, telle que les rapports de jury la publient eux-mêmes : 5,15 en 2023, 5,07 en 2024, 5,06 en 2025 [15] [16]. Ce ne sont pas des décisions. Ce sont des résultats de division.

Ce qui les produit tient dans un tableau que le jury publie chaque année, et qu’il suffit de lire de bas en haut.

SessionPostes offertsPrésents aux écritsPrésents par posteAdmis
20069523 9834,2952
20108462 6953,2846
20151 4402 2051,51 097
20201 1851 9281,61 045
20241 0401 5651,5832
20259901 5591,6739

En 2006, quatre candidats se présentaient pour chaque poste et tous les postes étaient pourvus. En 2025, il en reste un et demi, et 251 postes n’ont trouvé personne. La barre n’a plus grand-chose à trier : au-dessus d’elle, il n’y a presque plus que le nombre de candidats disponibles.

Le rapport du jury 2025 le formule en une phrase qui mérite d’être lue lentement : afin de maintenir le niveau d’exigence que requiert le recrutement de professeurs certifiés, la barre d’admission de 8 sur 20, adoptée lors des sessions 2018, 2019, 2021, 2022, 2023 et 2024, a été reconduite [15]. Personne n’a menti. Ne pas baisser une barre qu’on a déjà baissée six fois est présenté, de parfaite bonne foi, comme le maintien de l’exigence. C’est la colonne de droite du nuancier, appliquée à l’entrée du métier.

Reste la question de savoir pourquoi les candidats ne viennent plus, et elle a une réponse ennuyeuse. En 1980, un professeur certifié débutant gagnait un peu plus de deux fois le SMIC. En 2022, un peu plus d’une fois, primes d’attractivité comprises [17]. Le mécanisme est sans mystère : le SMIC est indexé, le point d’indice de la fonction publique ne l’est plus depuis 1983 et a connu de longs gels. Personne n’a décidé de déclasser le corps enseignant. Il a suffi de ne rien décider pendant quarante ans, et de laisser deux courbes s’écarter.

Il y a enfin l’épilogue, et c’est le meilleur de toute cette annexe.

En 2026, le ministère a ouvert le concours dès la licence, tout en maintenant provisoirement la voie à bac+5. Le communiqué du 9 juillet 2026 est excellent : inscriptions en hausse de 76,6 %, postes offerts en hausse de 38 %, admis en hausse de près de 50 %, et 96,1 % des postes pourvus dans le second degré contre 90,6 % l’année précédente [18]. Tout est vrai. Tout est en vert.

Et rien n’est comparable. On n’a pas fait remonter la série, on l’a interrompue : le concours de 2026 n’est plus celui de 2025, ni par le niveau d’entrée, ni par le nombre de viviers, ni par le nombre de postes. Comparer les deux revient à comparer deux dictées différentes et à conclure que l’orthographe s’améliore.

C’est très exactement ce qui était arrivé aux divisions de décimaux en 2007. Quand l’instrument dit une chose désagréable, on ne truque pas le relevé. On change l’instrument, pour un motif rigoureusement régulier, et le relevé suivant est bon.

Personne n’a menti. Personne n’a triché. Et il n’y a plus de série.


[1] Hannah Arendt, Les Origines du totalitarisme, troisième partie, Le Système totalitaire : « Une idéologie est précisément ce que son nom indique : elle est la logique d’une idée. L’émancipation de la pensée à l’égard de l’expérience. »

[2] Enquête Maggiolo, menée à partir de 1877 pour le ministère de l’Instruction publique, à partir des signatures portées au bas des actes de mariage. La capacité à signer est un indicateur d’alphabétisation minimale et non de lecture courante ; sa portée exacte fait l’objet de discussions historiographiques anciennes.

[3] Certificat d’études primaires. Décret publié au Journal officiel du 28 août 1989, entré en vigueur le 1er janvier 1991 ; dernière session en 1991. Les effectifs de candidats cités dans le texte (environ 600 000 en 1968, 453 000 en 1971, 85 200 en 1981, 50 000 en 1989) sont repris du blog du musée de la Maison d’École de Montceau-les-Mines, « La fin d’un mythe », 9 juin 2017, seule source publique consolidée que j’aie trouvée pour cette série. https://musee-ecole-montceau-71.blogspot.com/2017/06/la-fin-dun-mythe.html

[4] Dictée de CM2 donnée à l’identique en 1987, 2007, 2015 et 2021. DEPP, Note d’Information n° 22.37, décembre 2022, Les performances en orthographe des élèves de CM2 toujours en baisse, mais de manière moins marquée en 2021. Reprise partielle de l’enquête Lire, écrire, compter de 1987. Texte de 67 mots et 16 signes de ponctuation, soit 83 items. https://www.education.gouv.fr/sites/default/files/document/NI%2022.37-329439.pdf

[5] Christophe Kerrero, L’école n’a pas dit son dernier mot, Robert Laffont, 2025.

[6] Dépense par élève. DEPP, Note d’Information n° 25.52, septembre 2025, En 2024, 197,1 milliards d’euros consacrés à l’éducation, soit 6,8 % du PIB. https://www.education.gouv.fr/sites/default/files/2025-09/depp-ni-25-52-compte-de-l-ducation-pdf-442152.pdf

[7] OCDE, Résultats du PISA 2025 (Volume I), note pays France, Éditions OCDE, 8 septembre 2026. https://www.oecd.org/fr/publications/resultats-du-pisa-2025-volume-i_5a2c9236-fr/france_9840dc6b-fr.html

[8] Fernandez A., Salles F., Bernigole V., De Monestrol H., PISA 2025 : les acquis des élèves de 15 ans en compréhension de l’écrit et en culture mathématique en baisse en France et dans l’OCDE, Note d’Information n° 26.40, DEPP, septembre 2026. https://www.education.gouv.fr/sites/default/files/document/depp-ni-2026-40pisa-mathspdf-520231.pdf

[9] Fernandez A., Salles F., Blanche V., Edouard S., PISA 2025 : en culture scientifique, le score baisse par rapport à 2015 en France comme dans l’OCDE, et les performances sont similaires entre les filles et les garçons, Note d’Information n° 26.39, DEPP, septembre 2026. https://www.education.gouv.fr/sites/default/files/document/depp-ni-2026-39pisa-sciencespdf-520225.pdf

[10] Ministère de l’Éducation nationale, PISA 2025 : une baisse des résultats commune à l’OCDE, un relèvement à poursuivre, 8 septembre 2026. https://www.education.gouv.fr/pisa-2025-une-baisse-des-resultats-commune-l-ocde-un-relevement-poursuivre-505690

[11] OCDE, Résultats du PISA 2025 (Volume I), note pays Allemagne, Éditions OCDE, 8 septembre 2026. https://www.oecd.org/de/publications/pisa-2025-ergebnisse-band-i_eade94cd-de/deutschland_8a1ce578-de.html Le PISA-Schock de décembre 2001 et les réponses qui ont suivi (standards nationaux adoptés par la KMK en 2003 et 2004, création de l’IQB en 2004, programme de développement des établissements à journée continue) relèvent de l’histoire documentée.

[12] Ministère de l’Éducation nationale, Choc des savoirs : une mobilisation générale pour élever le niveau de notre École, mesures présentées en conférence de presse le 5 décembre 2023, annonce initiale le 5 octobre 2023. https://www.education.gouv.fr/choc-des-savoirs-une-mobilisation-generale-pour-elever-le-niveau-de-notre-ecole-468001

[13] Rapport IGÉSR n° 24-25-007C, Mise en place des groupes de besoins en français et mathématiques, daté de mai 2025, rendu public le 17 juin 2025. https://www.education.gouv.fr/mise-en-place-des-groupes-de-besoins-en-francais-et-mathematiques-450559

[14] Décret n° 2026-172 du 10 mars 2026 relatif à l’organisation de la formation au collège, publié au Journal officiel du 12 mars 2026, entrée en vigueur le 5 juillet 2026. https://www.legifrance.gouv.fr/jorf/id/JORFTEXT000053652587

[15] Rapport du jury du CAPES externe et CAFEP-CAPES, section mathématiques, session 2025, présenté par Armelle Poutrel, IGÉSR. Moyenne du dernier admissible, barre d’admission, série historique des postes, inscrits, présents, admissibles et admis de 2006 à 2025. Le caractère éliminatoire d’une note globale inférieure ou égale à 5 à l’une des épreuves écrites est fixé par l’arrêté du 25 janvier 2021 (MENH2033181A), reproduit dans ce rapport. https://capes-math.org/data/uploads/rapports/rapport_2025.pdf

[16] Rapports du jury du CAPES externe, section mathématiques, sessions 2023 et 2024, pour les moyennes du dernier admissible de ces deux sessions. https://capes-math.org/data/uploads/rapports/rapport_2024.pdf

[17] Évolution comparée du salaire d’un professeur certifié débutant et du SMIC depuis 1980. Ordre de grandeur ; les séries de référence sont publiées par l’Insee pour le SMIC et par la DEPP dans son bilan social annuel pour les rémunérations enseignantes. Le gel du point d’indice et sa déconnexion de l’inflation à partir de 1983 sont documentés dans les rapports annuels de la Cour des comptes sur la fonction publique.

[18] Ministère de l’Éducation nationale, Concours enseignants de la session 2026 : premiers effets de la réforme de la formation initiale des enseignants, 9 juillet 2026. https://www.education.gouv.fr/concours-enseignants-de-la-session-2026-premiers-effets-de-la-reforme-de-la-formation-initiale-des-505268