La pensée sous tutelle

Ou comment un kill switch a révélé notre dépendance à l’intelligence artificielle américaine

NOTE : Il y a quelques mois, j’alertais sur le danger de notre dépendance au cloud américain [1]. Si le cloud en était les fondations, l’intelligence artificielle en est la clé de voûte. Ce qui vient de se passer avec la suspension des modèles d’Anthropic confirme cette crainte, et la pousse encore plus loin.

Le 12 juin 2026, à 17h21 heure de la côte Est américaine, le monde a basculé dans une nouvelle ère géopolitique [2]. Ce basculement n’a pas été marqué par le franchissement d’une frontière par des chars, ni par le lancement d’un missile balistique, ni par une déclaration de guerre solennelle à la tribune des Nations Unies. Il s’est opéré dans le silence ouaté des serveurs informatiques, par l’envoi d’une simple lettre du département américain du Commerce à Dario Amodei, le président-directeur général de l’entreprise d’intelligence artificielle Anthropic [3].

Cette directive d’urgence, invoquant de manière lapidaire la « sécurité nationale », ordonnait la suspension immédiate de tout accès à Claude Fable 5 et Mythos 5, les deux modèles d’IA les plus avancés au monde, pour tout « ressortissant étranger », qu’il se trouve sur le sol américain ou ailleurs [2]. Incapable de trier techniquement et de manière infaillible ses millions d’utilisateurs par nationalité en temps réel, Anthropic a dû se résoudre à actionner un véritable « kill switch » mondial. En l’espace de quelques minutes, l’entreprise a coupé l’accès à ces modèles pour l’ensemble de ses clients à travers la planète [2].

Ce que nous venons de vivre n’est pas un simple incident technique. Ce n’est pas non plus une banale querelle réglementaire entre une start-up frondeuse et une administration tatillonne. Un concept commence à s’imposer pour décrire ce que nous venons de vivre : le « splinternet cognitif ». Pour la première fois dans l’histoire d’Internet, l’accès à la puissance de raisonnement de pointe, à la productivité algorithmique et à l’innovation logicielle est indexé sur la couleur de votre passeport.

Pendant des décennies, nous avons cru à la fable d’un Internet mondialisé, d’une technologie apatride qui ruissellerait uniformément sur l’humanité, effaçant les frontières et les inégalités. Nous avons cru que la science informatique, de par sa nature immatérielle, échappait aux lois de la gravité géopolitique. Le réveil est d’une brutalité inouïe.

Dans les lignes qui suivent, je vous propose de décortiquer cette affaire vertigineuse. De comprendre comment une technologie d’une puissance inédite a été confisquée du jour au lendemain. De révéler comment des luttes d’ego au sommet de l’État américain, des conflits d’intérêts industriels et une paranoïa sécuritaire ont précipité cette décision. Et surtout, d’analyser ce que ce déclassement cognitif forcé signifie pour l’Europe. Car il est temps de regarder la réalité en face : l’illusion d’une technologie universelle et apolitique vient de voler en éclats, emportant avec elle les derniers vestiges de notre souveraineté numérique.

Anatomie d’un saut technologique confisqué

Pour saisir l’ampleur du choc et la panique qui s’est emparée des sphères dirigeantes américaines, il faut d’abord comprendre ce que représentaient exactement Fable 5 et Mythos 5. Lancé publiquement le 9 juin 2026, avec un retentissement mondial, Fable 5 n’était pas une simple mise à jour itérative, une énième version légèrement plus rapide ou plus bavarde [4]. Il inaugurait une véritable rupture de paradigme : l’avènement d’une nouvelle classe de modèles, dits « agentiques ».

Ces modèles ne se contentent plus de générer du texte ou du code sur commande, en réponse à une requête isolée. Ils sont capables de faire preuve d’idéation, de planification multi-étapes et d’exécution autonome. Ils peuvent décomposer un problème complexe en sous-tâches, utiliser des outils externes, corriger leurs propres erreurs en cours de route et poursuivre un objectif sur la durée.

Comme je l’ai souvent expérimenté dans mes propres travaux, l’IA est une « poulie cognitive ». Elle ne fait pas le travail à ma place, mais elle démultiplie ce que je peux en faire, me permettant de soulever des charges intellectuelles bien supérieures à mes propres forces. Avec Fable 5, nous avions atteint ce que j’appelle le niveau 3 de cette démultiplication. À partir de documents épars, d’un jeu de données brut ou d’un brief succinct, la machine pouvait prendre la main, organiser la pensée, structurer l’information, croiser les sources et produire un résultat abouti d’une qualité stupéfiante.

Voir six mois de recherche réorganisés, synthétisés et mis en perspective en quelques minutes donnait littéralement le vertige. C’était l’équivalent cognitif de passer de la machine à écrire à l’ordinateur personnel. Pour les développeurs, les chercheurs, les analystes financiers, les avocats, c’était la promesse d’une productivité décuplée. Pour les entreprises qui l’adoptaient, c’était un avantage concurrentiel massif, quasi déloyal vis-à-vis de ceux qui en étaient privés.

Mais cette puissance inédite s’accompagnait inévitablement de capacités duales, particulièrement prononcées dans le domaine de la cybersécurité. Mythos 5, la version la plus puissante de cette nouvelle architecture, était d’ailleurs jugée si sensible qu’Anthropic avait décidé de ne pas la rendre publique. Elle était réservée à un groupe restreint de partenaires de confiance via le projet Glasswing [4].

Lors des tests préalables à son lancement, Mythos 5 s’était révélé capable de découvrir des failles « zero-day » (des vulnérabilités informatiques inconnues jusqu’alors) et de corriger du code vulnérable avec une efficacité redoutable [4]. Les chiffres sont proprement effarants : en l’espace d’un mois, le modèle a identifié plus de 10 000 vulnérabilités de sévérité haute ou critique dans les logiciels open-source les plus importants au monde [11]. C’est précisément cette capacité défensive hors norme, vitale pour sécuriser nos infrastructures critiques mais objectivement redoutable si elle tombait entre de mauvaises mains, qui a servi de prétexte à l’offensive politique. Mythos 5 était réellement puissant dans le domaine cyber : les 10 000 vulnérabilités le prouvent. Mais la technique spécifique invoquée pour justifier la coupure était, elle, d’une banalité confondante. Ce sont deux choses différentes, et l’administration Trump a délibérément entretenu la confusion entre les deux.

Le prétexte du « Jailbreak »

L’argument officiel de l’administration Trump pour justifier cette coupure mondiale et cette privation d’accès tient en un mot, un concept devenu le croquemitaine de l’ère de l’intelligence artificielle : le « jailbreak » [2].

Selon le gouvernement américain, une méthode permettait de contourner les garde-fous de Fable 5. En utilisant ce « jailbreak », des utilisateurs malveillants auraient pu transformer ce modèle grand public en une arme cybernétique redoutable, capable d’assister des pirates informatiques, de générer des malwares sophistiqués ou de planifier des cyberattaques à grande échelle.

Pourtant, lorsque l’on gratte le vernis de la communication officielle, lorsque l’on dissipe l’écran de fumée de la « sécurité nationale » et que l’on se penche sur les faits techniques avérés, la réalité apparaît bien moins effrayante, et l’intervention gouvernementale bien plus suspecte.

Katie Moussouris, fondatrice de Luta Security et pionnière mondiale de la coordination des vulnérabilités (elle a notamment créé les premiers programmes de « bug bounty » pour Microsoft et le Pentagone), est l’une des rares expertes indépendantes à avoir pu consulter le rapport technique ayant déclenché la crise [5]. Son constat, publié sur son blog dans la foulée de l’interdiction, est sans appel et démonte pièce par pièce le narratif alarmiste de la Maison-Blanche.

Que s’est-il passé exactement ? Les chercheurs (dont nous verrons plus tard l’identité) ont soumis à Fable 5 du code open-source contenant des vulnérabilités connues, ainsi que du code où des failles avaient été délibérément insérées pour les besoins du test [5]. Ils ont d’abord demandé au modèle d’examiner le code pour y trouver des problèmes de sécurité. Fable 5 a catégoriquement refusé de le faire, prouvant par là même que ses garde-fous fonctionnaient parfaitement et qu’il refusait de se prêter à une potentielle activité de reconnaissance offensive.

Face à ce refus, les chercheurs ont changé d’approche. Ils ont simplement demandé au modèle de « corriger ce code » (« fix this code ») [5]. Et là, le modèle s’est exécuté. Par un processus manuel en plusieurs étapes, nécessitant une expertise humaine indéniable, les chercheurs ont ensuite transformé les corrections proposées par l’IA en scripts permettant de tester les correctifs.

« C’est tout », s’indigne Katie Moussouris. «  »Corriger ce code », plus plusieurs étapes manuelles pour générer des scripts de test, n’aurait jamais dû déclencher un contrôle à l’exportation. J’ai envie de fabriquer des t-shirts style années 90 avec « corrige ce code » sur le devant et « cette chemise est une munition » dans le dos » [5].

Cette analyse technique implacable est largement partagée par la quasi-totalité de la communauté des experts en cybersécurité. Dans une lettre ouverte cinglante adressée au secrétaire au Commerce Howard Lutnick et au directeur national de la cybersécurité Sean Cairncross, plus de 120 dirigeants et chercheurs de premier plan ont dénoncé cette décision [6].

Parmi les signataires de ce document historique, hébergé sur le site freefable.org, figurent des noms prestigieux de l’industrie : Alex Stamos (ancien chef de la sécurité de Facebook), Jon Callas (cryptographe reconnu), Casey Ellis (fondateur de Bugcrowd), et de très nombreux responsables de la sécurité (CISO) de grandes entreprises technologiques [6].

Leur message est clair : les capacités incriminées ne sont ni nouvelles ni exclusives à Anthropic. Elles existent déjà dans d’autres modèles publics, comme GPT-5.5 d’OpenAI, et elles constituent l’essence même du travail quotidien des défenseurs des systèmes d’information [6]. Un outil capable de trouver et de corriger une faille est, par nature, dual. Priver les équipes de sécurité de ces outils revient à les désarmer unilatéralement face à des attaquants qui, eux, n’ont cure des interdictions américaines.

Ces cybercriminels et ces acteurs étatiques hostiles continueront d’utiliser les modèles open-source chinois, lesquels ne sont qu’à quelques mois de retard sur les meilleurs modèles américains [6]. C’est une aberration stratégique majeure : sous couvert de protéger la sécurité nationale, l’administration américaine a rendu le monde occidental, et singulièrement l’Europe, beaucoup plus vulnérable aux cyberattaques en le privant de son meilleur bouclier.

Le prix de la vertu

Derrière cette controverse technique, montée en épingle pour les besoins de la cause, se cache un enjeu structurel majeur qui a profondément isolé Anthropic de ses partenaires commerciaux habituels.

Pour Anthropic, entreprise fondée par des anciens d’OpenAI (dont Dario Amodei) sur une philosophie stricte de sécurité, de transparence et d’éthique, le déploiement de modèles aussi puissants que Fable 5 nécessitait une surveillance accrue et permanente. L’entreprise refusait catégoriquement de lancer une telle puissance cognitive dans la nature sans pouvoir vérifier, a posteriori, comment elle était utilisée.

C’est pourquoi la société a imposé une politique stricte, non négociable, de conservation des données de 30 jours pour Fable 5 [2]. Elle a refusé toute option de « zéro rétention » à ses clients, même les plus importants et les plus lucratifs. Anthropic estimait que cette fenêtre de 30 jours était indispensable pour analyser les tentatives de contournement, repérer les usages malveillants et améliorer en continu les garde-fous de ses modèles.

Mais cette exigence éthique, aussi louable soit-elle sur le papier, est entrée en collision frontale avec les impératifs de confidentialité absolus des grandes entreprises, des banques, des acteurs de la santé et des administrations. Microsoft, par exemple, s’est vu contraint de retirer le modèle Fable 5 de son Copilot interne. Pourquoi ? Parce que le géant de Redmond était incapable de garantir à ses propres clients que leurs données sensibles, leurs secrets industriels ou leurs codes sources ne seraient pas stockés, analysés et potentiellement compromis par Anthropic.

En voulant imposer sa propre morale et sa propre vision de la sécurité à l’ensemble de l’industrie, Anthropic s’est isolée commercialement. Elle a créé les conditions de sa propre vulnérabilité politique. Lorsque la tempête a éclaté à Washington, l’entreprise s’est retrouvée seule. Elle n’avait plus de défenseurs de poids au sein du complexe militaro-industriel ou parmi les géants de la tech pour plaider sa cause. Ses grands clients, échaudés par la politique de rétention des données, n’ont pas levé le petit doigt pour la sauver.

Le règlement de comptes à Washington

Pour comprendre comment une faille mineure, montée en épingle, a pu aboutir à la mise hors ligne d’une technologie utilisée par des centaines de millions de personnes, et valant potentiellement des centaines de milliards de dollars, il faut plonger dans les coulisses obscures du pouvoir américain. L’affaire Fable 5 n’est pas qu’une simple question de cybersécurité ou de précaution technologique. C’est un condensé explosif de realpolitik, de rancunes tenaces, de luttes d’ego et de conflits d’intérêts vertigineux.

L’illusion de la neutralité technologique

Toute la stratégie d’Anthropic reposait sur une prémisse profondément naïve, une illusion typique de la Silicon Valley : l’idée qu’il serait possible de concevoir une intelligence artificielle « sûre » de manière universelle, au-dessus des mêlées politiques, des intérêts nationaux et des contingences géopolitiques. L’entreprise a cru pouvoir dicter ses propres conditions d’utilisation au complexe militaro-industriel américain, se posant en arbitre moral suprême de la technologie.

Dès février 2026, Dario Amodei a fermement refusé de lever les restrictions de ses modèles pour permettre au Pentagone de les utiliser à des fins de surveillance de masse, d’analyse de renseignements ou de ciblage militaire. Il a opposé une fin de non-recevoir catégorique aux demandes de l’armée américaine.

La sanction a été immédiate, brutale et sans appel. En mars 2026, l’administration Trump classait officiellement Anthropic comme un « risque pour la chaîne d’approvisionnement » américaine [7]. Une désignation stupéfiante pour l’un des joyaux technologiques nationaux, une étiquette infamante généralement réservée aux entreprises chinoises soupçonnées de liens étroits avec l’Armée populaire de libération, comme Huawei ou ZTE.

Le secrétaire à la Défense Pete Hegseth n’a pas caché sa satisfaction vengeresse après la suspension de Fable 5. Sur le réseau social X (anciennement Twitter), il a déclaré avec une ironie mordante : « Il y a trois mois, le département de la Défense a chassé Anthropic de notre bâtiment, pour toujours. Chaque jour qui passe prouve pourquoi c’était la bonne décision » [7]. Ce ton, d’une rare violence pour un membre du cabinet présidentiel, en dit long sur l’état d’esprit qui règne à Washington à l’égard de la start-up.

Ce bras de fer a laissé des traces profondes et indélébiles. Comme le rapporte le média Axios, réputé pour ses entrées dans les cercles du pouvoir, les relations entre l’administration et la direction d’Anthropic étaient devenues exécrables [8]. Elles étaient marquées par des « différences de personnalité » irréconciliables et une incapacité chronique à communiquer, comme si les deux parties parlaient des langues différentes.

« Tout le monde disait qu’Anthropic était un mauvais acteur », a confié sous couvert d’anonymat un officiel de l’administration à Axios. « Certains d’entre nous ont dit qu’il était temps de leur donner une chance. Maintenant, ces personnes remettent cela en question. Ils nous ont trahis » [8].

La leçon est cruelle mais limpide : la technologie n’est jamais neutre. Elle est toujours encastrée dans des rapports de force politiques. En refusant de s’aligner sur les intérêts stratégiques et militaires de l’État américain, Anthropic a signé son propre arrêt de mort politique. Elle a cru pouvoir s’émanciper de la souveraineté américaine, l’Amérique lui a rappelé qui détenait le pouvoir ultime.

Le coup de grâce venu de l’intérieur

C’est dans ce climat délétère, où chaque camp guettait le moindre faux pas de l’autre, qu’intervient le coup de grâce. L’alerte sur le fameux « jailbreak » n’est pas venue de la NSA, du Cyber Command du Pentagone, du FBI ou d’une quelconque agence de renseignement chargée de veiller sur la sécurité de la nation. Non, l’estocade est venue du secteur privé. Plus précisément, d’Amazon.

Le jeudi 11 juin, c’est Andy Jassy en personne, le tout-puissant PDG d’Amazon, qui a décroché son téléphone pour contacter le secrétaire au Trésor Scott Bessent. L’objet de son appel ? Lui faire part des « vives inquiétudes » de ses chercheurs concernant les capacités de Fable 5 [7] [9].

Ce signalement est d’une ironie mordante, presque shakespearienne. Amazon n’est pas seulement un simple partenaire commercial d’Anthropic. C’est l’un de ses principaux investisseurs (avec des milliards de dollars injectés dans la start-up) et son fournisseur d’infrastructures cloud exclusif (via AWS) [7].

La presse américaine, notamment Axios [8] et Politico [9], a largement documenté cet appel. Fournir l’arme politique parfaite à une administration déjà ouvertement hostile contre une entreprise dont on possède une part significative pose des questions vertigineuses. Pourquoi Amazon a-t-il agi ainsi ? S’agissait-il de faire baisser la valorisation d’Anthropic avant une éventuelle acquisition ? De plaire à l’administration Trump pour obtenir d’autres faveurs réglementaires ? Ou d’une réelle panique face aux capacités du modèle ?

Quelles que soient les motivations profondes d’Andy Jassy, les faits sont têtus : ce signalement opportun a offert à la Maison-Blanche le levier juridique idéal, le prétexte en or massif, pour mettre au pas une entreprise jugée beaucoup trop indépendante, beaucoup trop arrogante et beaucoup trop moralisatrice.

24 heures de chaos et d’ultimatums

La journée du vendredi 12 juin 2026 restera gravée dans les annales de l’histoire technologique comme un cas d’école d’interventionnisme étatique brutal et d’amateurisme politique.

Dès le matin, une réunion de crise rassemble les plus hauts responsables de l’administration américaine dans la « Situation Room ». Autour de la table (ou en visioconférence), on retrouve la cheffe de cabinet Susie Wiles, le secrétaire au Trésor Scott Bessent, le directeur de la cybersécurité Sean Cairncross, et le secrétaire au Commerce Howard Lutnick [9].

S’ensuivent, dans l’après-midi, trois appels téléphoniques d’une tension extrême avec Dario Amodei [9]. Le PDG d’Anthropic, visiblement pris de court par la violence de l’offensive, tente d’expliquer calmement que la faille remontée par Amazon est mineure. Il argumente qu’elle ne constitue en aucun cas un « jailbreak universel », et que la corriger hâtivement, sous la pression politique, dégraderait irrémédiablement les capacités défensives du modèle. Il plaide pour une approche proportionnée, scientifique et collaborative.

Mais face à lui, il trouve des responsables politiques totalement sourds aux arguments techniques. Ils exigent le retrait immédiat, inconditionnel et « volontaire » de Fable 5. Ils affirment que la NSA a validé les inquiétudes d’Amazon et qu’ils détiennent la « preuve » absolue du danger [9].

Le dialogue de sourds atteint son paroxysme. « Vous prenez une mauvaise décision », lance sèchement Scott Bessent, face au refus d’Amodei de céder immédiatement et de saborder son propre produit phare [9].

À 17h21, l’ultimatum tombe, implacable, sous la forme d’une lettre officielle du département du Commerce [2]. Anthropic a très exactement 90 minutes pour s’exécuter et débrancher ses modèles [9]. Face à la menace de sanctions pénales et financières dévastatrices, l’entreprise s’incline. Fable 5 et Mythos 5 disparaissent des écrans du monde entier.

La valorisation d’Anthropic, qui était estimée à la somme faramineuse de 965 milliards de dollars dans un document confidentiel préparatoire à son introduction en bourse, vacille sur ses bases [7]. En quelques heures, le joyau de l’IA américaine a été mis à genoux par son propre gouvernement.

L’histoire bégaie, l’Europe regarde ailleurs

Ce coup de force américain a stupéfié le monde technologique. Les commentaires indignés se sont multipliés sur les réseaux sociaux professionnels, beaucoup de dirigeants d’entreprises européennes découvrant avec effroi, comme s’ils se réveillaient d’un long sommeil dogmatique, la vulnérabilité extrême de leurs chaînes de production logicielles.

Pourtant, pour quiconque observe avec un peu de recul historique l’impérialisme technologique de Washington, cette décision n’a absolument rien d’une anomalie. Elle s’inscrit dans une longue et cohérente continuité stratégique que nous, Européens, nous obstinons à ignorer avec une constance qui force le respect. Nous refusons de voir que les États-Unis utilisent le droit comme une arme de guerre économique depuis des décennies.

L’utilisation de l’arsenal juridique pour restreindre l’exportation de technologies n’est pas une invention de l’administration Trump. Dans les années 1990, lors des fameuses « Crypto Wars », les États-Unis considéraient le chiffrement fort comme une munition militaire, au même titre qu’un char d’assaut ou un avion de chasse. L’exportation de logiciels contenant des clés de chiffrement de plus de 40 bits était strictement interdite.

L’Europe, et la France en particulier (qui interdisait alors l’usage du chiffrement à ses propres citoyens), ont dû attendre que les impératifs du commerce électronique et la pression des industriels américains forcent la main de Washington. Nous avons alors réalisé que la sécurité de nos propres échanges marchands dépendaient du bon vouloir de l’administration américaine. Nous avons libéralisé notre propre législation, non par vision stratégique, mais par pur mimétisme contraint.

En 1999, c’est le matériel informatique grand public qui en a fait les frais. Le Power Mac G4 d’Apple, parce qu’il dépassait le seuil symbolique d’un gigaflop de puissance de calcul, a été classé comme supercalculateur par le département du Commerce. Résultat immédiat : interdiction d’exportation vers plusieurs pays sous embargo. La preuve éclatante était faite que la puissance de calcul, même destinée au grand public, pouvait être rationnée unilatéralement par de simples critères administratifs américains.

L’avènement redoutable du « Kill Switch » logiciel

Mais la véritable rupture a eu lieu plus récemment, avec le passage d’un contrôle matériel (physique, douanier) à un contrôle logiciel et immatériel. Le « kill switch » physique, qui consiste à couper des câbles sous-marins ou à détruire des serveurs à coups de missiles, est complexe, coûteux et politiquement risqué. Le « kill switch » logiciel, lui, est d’une efficacité redoutable, silencieux et immédiat.

En 2019, la plateforme GitHub (propriété de Microsoft) a bloqué l’accès à ses services pour les développeurs situés en Iran, en Syrie et en Crimée, pour se conformer aux sanctions américaines. Des milliers de développeurs, qui n’avaient rien à voir avec les régimes politiques de leurs pays, ont perdu du jour au lendemain l’accès à leur propre code source et à leur outil de travail.

En août 2021, lors de la chute chaotique de Kaboul, Google a verrouillé les comptes de messagerie du gouvernement afghan pour empêcher les talibans d’y accéder. L’intention était sans doute louable, mais la méthode était révélatrice d’un pouvoir exorbitant : une entreprise privée américaine pouvait, sur simple demande de son gouvernement, effacer l’existence numérique et la mémoire institutionnelle d’un État souverain.

Dans ces deux cas précis, l’infrastructure physique d’Internet fonctionnait parfaitement. Ce sont les services applicatifs, hébergés sur des serveurs américains et soumis au droit américain, qui ont été coupés. L’illusion d’un Internet mondial, neutre et ouvert s’effondrait. Même le logiciel libre n’est pas épargné, les grandes fondations open-source (comme la fondation Apache ou Linux) étant pour la plupart de droit américain et soumises aux mêmes règles d’exportation.

Plus près de nous, entre 2022 et 2025, nous avons assisté, totalement passifs et impuissants, à l’alignement forcé du fleuron technologique néerlandais ASML. Sous la pression incessante et les menaces de Washington, l’entreprise a dû restreindre drastiquement ses exportations de machines de lithographie extrême (indispensables à la fabrication des puces les plus avancées) vers la Chine. Parallèlement, NVIDIA bridait volontairement les performances de ses puces destinées au marché chinois pour se conformer aux directives du département du Commerce.

Ces précédents prouvaient, si besoin en était, que les chaînes de valeur technologiques, même lorsqu’elles impliquaient des entreprises européennes de premier plan, étaient déjà sous le contrôle extraterritorial absolu américain. L’affaire Anthropic n’est donc que l’aboutissement logique et inéluctable de cette doctrine impériale : après avoir contrôlé le matériel (les puces) et les outils de production (ASML), Washington contrôle désormais l’intelligence artificielle elle-même. La boucle est bouclée.

L’arme juridique et le splinternet cognitif

Si Washington a pu forcer ASML à s’aligner, c’est parce que l’arsenal juridique existait déjà. Il ne restait qu’à trouver comment l’appliquer à l’IA.

Pour forcer la suspension mondiale de Fable 5, l’administration américaine a utilisé une arme juridique redoutable, analysée avec brio par le professeur de droit Alan Z. Rozenshtein : la règle des exportations présumées (deemed-export rule), issue des Export Administration Regulations (EAR) [10].

Historiquement, cette règle très spécifique a été conçue pour empêcher le transfert de technologies sensibles et tangibles (comme les plans d’un réacteur nucléaire, les spécifications d’un missile balistique ou les schémas d’un processeur militaire) à des ressortissants étrangers se trouvant physiquement sur le sol américain [10]. En clair, montrer un plan classifié à un ingénieur chinois ou russe travaillant dans un laboratoire californien équivaut, aux yeux de la loi américaine, à exporter physiquement ce plan en Chine ou en Russie.

L’application brutale de cette règle à un modèle d’intelligence artificielle accessible via une API (interface de programmation) constitue un braquage réglementaire sans précédent, une torsion du droit qui laisse les juristes pantois [10]. Les poids du modèle (son « cerveau » mathématique, les milliards de paramètres qui le composent) ne quittent jamais les serveurs sécurisés d’Anthropic. Ce qui est exporté, ce n’est pas la technologie elle-même, c’est uniquement l’accès immatériel à la puissance de calcul et aux réponses générées par le modèle [10]. En d’autres termes, Washington vient d’appliquer à une entité purement immatérielle une règle conçue pour des objets physiques, exploitant l’ambiguïté propre à l’IA, qui est à la fois une suite de calculs et une infrastructure de serveurs, de puces et de câbles.

Pour comprendre la portée de ce glissement, il faut remonter aux fondations. Tout cet arsenal repose sur un socle vieux d’un demi-siècle : l’Arms Export Control Act de 1976 [15] et les réglementations ITAR (International Traffic in Arms Regulations), conçus pour contrôler l’exportation d’armes, de logiciels militaires et de données liées à la défense. Des textes pensés à l’époque des plans papier et des missiles balistiques, qui n’imaginaient évidemment pas qu’ils s’appliqueraient un jour à une interface de programmation interrogée en temps réel par des centaines de millions d’utilisateurs.

Sur ce socle, la deemed-export rule de 1996 est venue poser une brique décisive : considérer que transmettre une technologie contrôlée à un ressortissant étranger sur le sol américain équivaut à l’exporter physiquement vers son pays d’origine [10]. Trente ans après sa rédaction, c’est ce texte qui a servi de levier juridique pour couper l’accès mondial à Fable 5.

Mais le maillon intermédiaire que l’on oublie trop souvent, c’est l’Executive Order 14034 de juin 2021. Ce décret, signé par l’administration Biden, avait autorisé l’examen et l’interdiction d’applications connectées contrôlées par des adversaires étrangers, susceptibles d’exposer des données américaines [16]. C’était le texte TikTok. Sa logique était celle du contrôle de l’accès à un service numérique selon son origine. En 2026, la même logique a été retournée contre une entreprise américaine elle-même. Le précédent n’était pas chinois : il était américain.

Il y a aussi ce que l’on n’a pas fait, et qui éclaire ce qui s’est passé. En janvier 2025, l’administration Biden avait tenté de contrôler les modèles d’IA par leur composante la plus tangible : les poids à l’export, via ce qu’on appelait l’AI Diffusion Rule [17]. Ce texte a été abrogé par l’administration Trump dès le 13 mai 2025, jugé trop contraignant pour les entreprises américaines et trop dommageable pour les relations diplomatiques avec les pays alliés [17]. L’administration Trump a trouvé un chemin différent, plus radical et plus immédiat : ne pas contrôler le modèle lui-même, mais l’accès à ce modèle, selon la nationalité de l’utilisateur. L’affaire Fable 5 n’est pas une improvisation un vendredi après-midi. C’est l’aboutissement d’une doctrine qui cherchait son instrument juridique depuis au moins un an.

En invoquant cette règle avec une interprétation aussi extensive, Washington a créé une situation délibérément inextricable pour Anthropic. La directive interdisait l’accès à tout « ressortissant étranger », obligeant l’entreprise à exclure jusqu’à ses propres employés non-américains (et ils sont nombreux dans la Silicon Valley) travaillant physiquement dans ses bureaux de San Francisco [2] [10].

Incapable de vérifier en temps réel, de manière infaillible et à l’échelle mondiale la nationalité de ses millions d’utilisateurs, Anthropic n’a eu d’autre choix que de débrancher la prise pour tout le monde, Américains compris [2]. C’est la brutalité de la loi américaine dans toute sa splendeur : elle ne s’embarrasse pas des dommages collatéraux, elle frappe fort et vite.

Ce coup de force juridique, qui fera date, consacre la naissance officielle d’un véritable « splinternet cognitif ». L’accès à l’intelligence artificielle de pointe, cette « poulie cognitive » indispensable à la compétitivité économique, à la recherche scientifique et à l’innovation de demain, n’est plus un droit universel. Il est désormais conditionné par la géographie et, surtout, par la couleur du passeport de l’utilisateur final.

Ce que l’administration Trump vient de rendre explicite, aux yeux du monde entier, ce n’est pas seulement la captation d’une technologie souveraine, c’est le rationnement pur et simple de la meilleure productivité possible.

C’est comme si l’on décidait soudainement, par décret, de ne vendre du kérosène qu’aux compagnies aériennes américaines, tout en laissant les compagnies européennes ou asiatiques se débrouiller avec de l’essence ordinaire. Leurs avions voleraient encore, certes, mais beaucoup moins vite, beaucoup moins haut et beaucoup moins loin. Dans une économie mondialisée hyper-compétitive où la vitesse d’innovation dicte la survie des entreprises, ce rationnement cognitif est une condamnation à mort à petit feu pour les économies qui en sont victimes.

Le cadeau fait à Pékin

Le paradoxe tragique de cette décision, manifestement dictée par des considérations de politique intérieure de court terme et des luttes d’influence à Washington, est qu’elle risque de se retourner violemment contre les intérêts stratégiques américains à long terme.

En démontrant, de la manière la plus spectaculaire qui soit, que l’accès aux technologies américaines est politiquement conditionné, instable et fondamentalement précaire, Washington envoie un message désastreux au reste du monde.

Face à cette incertitude radicale, les industries mondiales, les chercheurs, les universités et les développeurs de logiciels vont inévitablement chercher des alternatives fiables, constantes et non soumises aux caprices de la politique américaine. Et qui est en embuscade, prêt à rafler la mise, pour combler ce vide immense ? La Chine.

Les géants technologiques chinois comme Alibaba, Tencent, Baidu, ou des acteurs plus récents et très agressifs comme DeepSeek et Moonshot AI, se retrouvent du jour au lendemain en position idéale. Leurs modèles open-source progressent à une vitesse fulgurante : l’écart de performance avec les modèles américains de frontière se mesure désormais en mois, non plus en années [6].

En isolant ses propres champions technologiques par des interdictions d’exportation absurdes, les États-Unis offrent mécaniquement un avantage stratégique majeur à Pékin. La Chine ne manquera pas de s’engouffrer dans la brèche pour se présenter comme le fournisseur technologique alternatif, stable, « neutre » et fiable du « Sud global » et de l’Europe. En voulant protéger son avance technologique par la contrainte juridique, l’Amérique a peut-être, ironie de l’histoire, accéléré l’avènement inéluctable de l’hégémonie technologique chinoise. Ce retournement géopolitique pose une question plus profonde, qui dépasse largement le cas Anthropic : de quel droit une démocratie peut-elle s’arroger un contrôle aussi absolu sur une technologie mondiale ?

Il y a une question que l’on n’ose pas poser franchement, tant elle dérange les certitudes confortables de la pensée libérale : les États-Unis ont-ils le droit de faire ce qu’ils ont fait ?

La réponse juridique est oui, sans ambiguïté. Les Export Administration Regulations sont une loi américaine, votée par le Congrès américain, appliquée sur le territoire américain et à des entreprises américaines. Anthropic est une entreprise de droit américain. Elle est soumise aux lois de son pays. C’est aussi simple que cela.

Mais la réponse politique est beaucoup plus complexe, et c’est là que réside le véritable vertige de cette affaire. Car en appliquant une loi nationale à une technologie immatérielle, accessible depuis n’importe quel point du globe, les États-Unis ont de facto exercé une souveraineté extraterritoriale sur l’ensemble de la planète. Ils ont décidé unilatéralement, sans consultation, sans préavis et sans recours, que des chercheurs à Paris, des ingénieurs à Tokyo, des médecins à Nairobi ou des étudiants à São Paulo n’auraient plus accès à un outil dont ils dépendaient pour leur travail quotidien.

Cette extraterritorialité du droit américain n’est pas nouvelle. Elle est à l’oeuvre depuis des décennies dans le domaine bancaire (avec les sanctions OFAC), dans le domaine de la concurrence (avec les poursuites antitrust américaines contre des entreprises étrangères), et dans le domaine de la défense (avec les contrôles ITAR). Mais elle atteint ici une dimension inédite, parce qu’elle touche pour la première fois à la capacité cognitive elle-même, à l’outil de pensée et de production intellectuelle.

La question qui se pose désormais est celle-ci : si les États-Unis peuvent couper l’accès à un modèle de langage, peuvent-ils demain couper l’accès à un moteur de recherche ? À une plateforme de communication ? À un système de navigation ? À un réseau électrique intelligent géré par des algorithmes américains ? La logique est la même. Le précédent est posé.

Le déclassement cognitif de l’Europe

Et l’Europe dans tout cela ? L’Europe, fidèle à son habitude, observe, sidérée, impuissante et divisée, son propre déclassement s’opérer sous ses yeux. Le retour forcé à des modèles moins performants, d’anciennes générations, comme Claude Opus 4.8 ou GPT-4o, est vécu par nos entreprises technologiques comme une régression intellectuelle brutale.

Priver nos secteurs de pointe (la recherche pharmaceutique, la finance, l’industrie du logiciel, l’ingénierie aéronautique) de l’IA agentique de niveau 3 revient à figer notre croissance économique au niveau de l’année précédente, pendant que nos concurrents américains (qui retrouveront sans doute bientôt l’accès) et chinois continueront d’accélérer.

La fausse sécurité du cloud local

Cette crise met en lumière, de la manière la plus cruelle qui soit, l’immense naïveté de notre approche de la souveraineté numérique. Depuis des années, des cohortes de consultants, de politiciens et de hauts fonctionnaires nous expliquent, avec un aplomb déconcertant, qu’il suffit de construire des « clouds de confiance » labellisés SecNumCloud ou d’héberger des serveurs sur le sol européen pour être magiquement protégés des ingérences étrangères. L’affaire Fable 5 démontre que c’est une illusion totale, une ligne Maginot numérique.

Un cloud, une infrastructure numérique moderne, ne se résume pas à des machines en tôle branchées dans un hangar climatisé en banlieue parisienne ou à Francfort. Il dépend d’une myriade de briques logicielles complexes, de systèmes d’authentification, de serveurs DNS, d’autorités de certification et, désormais, de modèles d’intelligence artificielle, qui sont presque tous, sans exception, sous pavillon américain.

Prenez l’exemple très concret de Let’s Encrypt, l’autorité de certification américaine qui sécurise une part écrasante des connexions web mondiales en fournissant des certificats SSL/TLS gratuits. En juin 2026, elle a modifié ses conditions d’utilisation pour interdire purement et simplement ses services aux entités situées dans des territoires soumis à des sanctions américaines globales.

Qu’est-ce que cela signifie ? Qu’un service web hébergé en France, sur des serveurs français, opéré par une entreprise française avec des capitaux français, peut se retrouver paralysé du jour au lendemain, incapable d’établir des connexions sécurisées, si une brique logicielle américaine critique décide de lui couper les vivres. Le kill switch est logiciel, il est invisible, il est partout, et il est redoutable. Héberger nos données en France ne sert à rien si les algorithmes qui les traitent et les logiciels qui les sécurisent obéissent à Washington.

La ligne Maginot numérique

Face à cette domination technologique écrasante et polymorphe, l’Europe a choisi la seule arme qu’elle maîtrise encore, ou du moins qu’elle croit maîtriser : le droit. Nous avons multiplié les règlements, les directives et les acronymes, de l’AI Act au Digital Markets Act (DMA), en passant par le RGPD, persuadés que nous pourrions réguler l’innovation des autres, à défaut d’être capables de produire la nôtre. Nous avons érigé la bureaucratie en stratégie industrielle, la conformité en avantage compétitif.

Le résultat de cette frénésie réglementaire ? Nous avons provoqué le retard de déploiement de fonctionnalités majeures sur notre continent. Des outils comme Apple Intelligence ou Meta AI sont déployés partout dans le monde, sauf en Europe, privant nos citoyens et nos entreprises des derniers outils de productivité. Nous nous sommes auto-sanctionnés au nom du principe de précaution.

Et tout cela, pour quel bénéfice stratégique ? Pour rester d’une vulnérabilité absolue face aux décisions unilatérales de Washington. L’affaire Fable 5 démontre brutalement qu’il est vain, illusoire et tragique de vouloir encadrer par la loi une technologie que l’on ne possède pas.

Pire encore, l’affaire Anthropic met en lumière l’angle mort structurel et tragique de l’AI Act européen. Notre législation monumentale a été conçue pour réguler les risques d’une intelligence artificielle active : les biais, la désinformation, les usages à haut risque. Mais elle est totalement muette et impuissante face au risque de disparition d’une IA conforme. Nous avons légiféré sur les conditions d’utilisation d’un service, sans jamais sécuriser la continuité de ce service. Notre réglementation couvre le risque d’une IA qui dysfonctionne, pas celui d’une IA qui disparaît.

L’Europe se croyait partenaire, assise à la table des grands, protégée sous un parapluie technologique et militaire commun ; elle découvre avec effroi qu’elle n’est qu’un simple marché d’exportation, une colonie numérique placée sous tutelle américaine, à la merci d’un simple décret signé dans le Bureau ovale par un président imprévisible.

L’algorithmie par le passeport

La suspension mondiale de Fable 5 et Mythos 5 n’est pas un hoquet de l’histoire. C’est un événement fondateur, le moment précis où une fiction s’est effondrée : celle d’une technologie universelle, neutre, apolitique, qui ruissellerait uniformément sur l’humanité comme ruisselle l’électricité dans une prise de courant. Ce vendredi 12 juin 2026, la puissance de calcul et la capacité de raisonnement synthétique sont devenues officiellement ce qu’elles étaient secrètement depuis longtemps : des armes géopolitiques, des instruments de domination au même titre que le dollar ou les porte-avions. Et l’accès à ces armes est désormais indexé sur la couleur du passeport.

L’Europe se retrouve prise en étau entre deux impérialismes asymétriques mais tout aussi absolus. D’un côté, les États-Unis qui utilisent le droit pour couper l’accès mondial à leurs modèles. De l’autre, Pékin qui se présente comme l’alternative fiable, mais qui exerce sur ses propres champions un contrôle tout aussi brutal, comme l’a montré l’annulation forcée du rachat de Manus par Meta pour deux milliards de dollars, assortie d’une interdiction de sortie du territoire pour ses fondateurs [12]. Il n’y a pas de bon camp dans cette guerre-là. Il n’y a que deux formes différentes de la même logique de captation.

Si un modèle de langage peut être coupé un vendredi après-midi par une lettre de trois paragraphes, qu’est-ce qui ne peut pas l’être le vendredi suivant ? Cette question n’est pas hypothétique. Elle ne porte pas sur un futur incertain, elle porte sur une infrastructure qui existe déjà, sous nos pieds, à cet instant précis. Les trois hyperscalers américains, AWS, Microsoft Azure et Google Cloud, hébergent aujourd’hui 72% de l’infrastructure cloud européenne [1]. Jusqu’au printemps dernier, c’était même le cas des données médicales de 67 millions de Français : le Health Data Hub est resté hébergé sur Microsoft Azure de 2019 à avril 2026, malgré une promesse de migration formulée en 2021 et tenue cinq ans plus tard [20]. Six ans, pour un seul cas. L’Éducation nationale a tenté la même bascule dès 2021 en bannissant Microsoft et Google de ses écoles, sans jamais réussir à l’achever faute d’alternative crédible : en mars 2025, le ministère a simplement renouvelé son accord-cadre avec Microsoft pour quatre ans et 152 millions d’euros [21]. Et même l’armée, en principe protégée par la doctrine SecNumCloud, s’appuie sur des montages hybrides comme Bleu ou S3NS, dont la technologie reste américaine sous un vernis juridique français : le directeur général de l’ANSSI, Vincent Strubel, l’a lui-même reconnu devant le Sénat en juin 2025, en admettant que « même dans un cloud purement français, vous avez de la technologie américaine » [22]. Google traite 90% des recherches effectuées sur le continent [18]. Et la gouvernance même du système qui traduit chaque nom de domaine en adresse, l’épine dorsale invisible de tout Internet, reste très majoritairement entre des mains américaines [19]. Le 12 juin, ce sont deux modèles d’intelligence artificielle qui ont disparu des écrans. Rien, sur le plan juridique ou technique, n’empêche que ce soit demain le cloud, la recherche, ou la résolution même des noms de domaine. L’arsenal existe. Le précédent est posé.

Nous n’avons pas de réponse à cette question. Personne n’en a.

Il faut avoir le courage de le dire sans adoucissement : il est probablement trop tard pour rattraper le retard accumulé sur les modèles de frontière. Les écarts de financement et d’infrastructure sont d’une ampleur telle qu’aucune politique industrielle ne les comblera en quelques années. Mistral AI opère avec des ressources sans commune mesure avec celles d’Anthropic ou d’OpenAI [13]. Ce constat n’est pas du pessimisme, c’est de l’arithmétique.

Et « trop tard » a un visage concret. Ce sont des équipes qui avaient restructuré leurs processus de travail autour de capacités agentiques qui n’existent plus. Des projets de recherche dont le calendrier reposait sur une productivité algorithmique qui a disparu un soir sans préavis. Des contrats signés avec des clients sur la base d’outils qui ne sont plus accessibles. Ce n’est pas une abstraction géopolitique. C’est ce qui s’est passé dans des milliers d’entreprises européennes entre le 12 et le 16 juin 2026, en silence, sans que personne en Europe ne soit en mesure de faire quoi que ce soit.

Mais « trop tard pour gagner la course » n’est pas la même chose que « condamné à subir ». Il existe un espace entre la domination et la capitulation, et c’est dans cet espace que l’Europe devra apprendre à exister.

Le 12 mai 2026, très exactement un mois avant la coupure, Arthur Mensch était auditionné par une commission d’enquête de l’Assemblée nationale [13]. Devant des bancs clairsemés, le patron de Mistral AI a d’abord posé un constat qu’on s’empresse d’oublier : l’intelligence artificielle n’est pas un logiciel comme un autre, c’est une industrie lourde qui transforme de l’électricité en raisonnement. On entre des électrons d’un côté, on sort des tokens de l’autre. Et la fenêtre pour capter cette transformation chez nous se referme déjà : les opérateurs américains signent des contrats de long terme avec les énergéticiens européens pour s’assurer l’accès à notre propre électricité décarbonée. Si la France ne fléche pas dès maintenant ses électrons vers ses propres infrastructures de calcul, ils partiront alimenter des centres de données américains, pour nous être revendus ensuite sous forme de puissance algorithmique.

C’est sur cette base matérielle, et non sur un réflexe identitaire, que Mensch a construit son diagnostic politique. La France dispose d’un atout que la plupart de ses partenaires n’ont pas : une électricité décarbonée à 95%, et le pays le plus exportateur d’Europe [23]. Pendant que le Mississippi construit dans l’urgence des centrales à gaz pour alimenter les data centers d’AWS, la France pourrait transformer son socle nucléaire en carte maîtresse dans la négociation. Mais cette fenêtre n’est pas éternelle : RTE prévoit déjà que les véhicules électriques, la réindustrialisation et les data centers convergeront vers la même ressource électrique d’ici 2030 [24]. Si l’Europe n’a aucune capacité de production souveraine, énergétique autant qu’algorithmique, elle n’a littéralement rien à mettre dans la balance.

La salle était presque vide le 12 mai, et ceux qui s’y trouvaient peinaient visiblement à suivre les enjeux techniques que Mensch déroulait devant eux. Le 12 juin, le choix s’est fait sans nous [14].

Et derrière ce rapport de force manqué, il y a un autre manque, plus silencieux encore. L’AI Act nous protège d’une IA défaillante. Il ne nous protège pas d’une IA absente.

Alors la vraie question n’est pas celle que les institutions vont se poser dans les prochains mois. Elle est plus immédiate, plus personnelle. Toi qui lis cet article, toi dont les outils ont peut-être disparu un matin sans explication : qu’est-ce que tu vas faire de cette information demain ?


Références

Pour les esprits méticuleux, amateurs de chiffres et de nuits blanches à vérifier les sources, voici les liens qui ont nourri cet article. Ils rappellent une chose simple : l’information existe encore, pour peu qu’on prenne le temps de la lire, de la comparer et de la comprendre. Mais dans un avenir proche, ce simple geste deviendra peut-être un luxe, car à mesure que les textes générés intégralement par des IA se multiplient, le vrai risque n’est plus la désinformation, mais la dilution du réel dans un océan de contenus simplement plausibles.

[1] Philippe Buschini, « 72% de notre souveraineté numérique sous pavillon américain – L’urgence d’un cloud européen », buschini.com. https://www.buschini.com/72-de-notre-souverainete-numerique-sous-pavillon-americain-lurgence-dun-cloud-europeen/

[2] Anthropic, « Statement on the US government directive to suspend access to Fable 5 and Mythos 5 », 12 juin 2026. https://www.anthropic.com/news/fable-mythos-access

[3] Amrith Ramkumar et Robert McMillan, « Anthropic Halts Access to Top AI Models After U.S. Ban on Foreign Use », The Wall Street Journal, 12 juin 2026. https://www.wsj.com/tech/ai/anthropic-halts-access-to-top-ai-models-after-u-s-ban-on-foreign-use-a4bca2cc

[4] Anthropic, « Claude Fable 5 and Claude Mythos 5 », 9 juin 2026. https://www.anthropic.com/news/claude-fable-5-mythos-5

[5] Katie Moussouris, « The Fable 5 Export Controls Harm US Cyber Defense », Luta Security, 15 juin 2026. https://www.lutasecurity.com/post/the-fable-5-export-controls-harm-us-cyber-defense

[6] « Open Letter on Transparent AI Cyber Protections », freefable.org, 14-15 juin 2026. https://freefable.org/

[7] Anisha Sircar, « Anthropic Disabled Fable 5 And Mythos 5 After A U.S. Export-Control Order. Here’s What Happened », Forbes, 16 juin 2026. https://www.forbes.com/sites/anishasircar/2026/06/16/anthropic-disabled-fable-5-and-mythos-5-after-a-us-export-control-order-heres-what-happened/

[8] Maria Curi et Marc Caputo, « ‘They screwed us’: Personality clashes sent Anthropic’s models offline », Axios, 15 juin 2026. https://www.axios.com/2026/06/15/anthropic-white-house-fable-mythos

[9] Sophia Cai et Cheyenne Haslett, « Inside the whirlwind 24 hours that led the White House to slap export controls on Anthropic », Politico, 13 juin 2026. https://www.politico.com/news/2026/06/13/inside-the-whirlwind-24-hours-that-led-the-white-house-to-slap-export-controls-on-anthropic-00961519

[10] Alan Z. Rozenshtein, « A Kill Switch for Frontier AI », Lawfare Media, 15 juin 2026. https://www.lawfaremedia.org/article/a-kill-switch-for-frontier-ai

[11] Anthropic, « Project Glasswing: An initial update », 22 mai 2026. https://www.anthropic.com/research/glasswing-initial-update

[12] Kate Park, « Meta reportedly moves to unwind $2B Manus deal after Beijing’s demand », TechCrunch, 13 juin 2026. https://techcrunch.com/2026/06/13/meta-reportedly-moves-to-unwind-2b-manus-deal-after-beijings-demand/

[13] Angelo Lima, « Souveraineté IA, trillion d’euros et État vassal : ce qu’a dit Arthur Mensch à l’Assemblée nationale », angelo-lima.fr, 15 mai 2026. https://angelo-lima.fr/fr/arthur-mensch-mistral-ai-audition-assemblee-nationale/

[14] Alice Vitard, « Dans l’IA, la France doit agir maintenant pour ne pas devenir un vassal : Arthur Mensch, CEO de Mistral, alerte les députés », Usine Digitale, 18 mai 2026. https://www.usine-digitale.fr/intelligence-artificielle/dans-lia-la-france-doit-agir-maintenant-pour-ne-pas-devenir-un-vassal-arthur-mensch-ceo-de-mistral-alerte-les-deputes-sur-lurgence-face-aux-geants-americains.X4GLZBM2DZGZZGVM6SPWQYQOZU.html

[15] Arms Export Control Act (22 U.S.C. § 2778), 1976. Texte consolidé disponible sur : https://uscode.house.gov/view.xhtml?req=(title:22%20section:2778%20edition:prelim)

[16] Executive Order 14034, « Protecting Americans’ Sensitive Data From Foreign Adversaries », Federal Register, 9 juin 2021. https://www.federalregister.gov/documents/2021/06/11/2021-12506/protecting-americans-sensitive-data-from-foreign-adversaries

[17] Bureau of Industry and Security (BIS), U.S. Department of Commerce, « Department of Commerce Announces Rescission of Biden-Era Artificial Intelligence Diffusion Rule », communiqué de presse, 13 mai 2025. https://www.bis.gov/press-release/department-commerce-announces-rescission-biden-era-artificial-intelligence-diffusion-rule-strengthens

[18] StatCounter, « Search Engine Market Share Europe », 2025. https://gs.statcounter.com/search-engine-market-share/all/europe

[19] ICANN, « Root Server Technical Operations », pour la répartition des organisations gestionnaires des treize autorités racine. https://www.iana.org/domains/root/servers

[20] Emmanuelle Delsol, « Le Health Data Hub sort d’Azure pour basculer fin 2026 vers un cloud SecNumCloud », CIO-Online, 6 février 2026. https://www.cio-online.com/actualites/lire-le-health-data-hub-sort-d-azure-pour-basculer-fin-2026-vers-un-cloud-secnumcloud-16830.html

[21] Aymeric Geoffre-Rouland, « La souveraineté numérique attendra : l’Éducation nationale vient de signer 4 ans de plus avec Microsoft », Les Numériques, 9 mars 2026. https://www.lesnumeriques.com/societe-numerique/la-souverainete-numerique-attendra-l-education-nationale-vient-de-signer-4-ans-de-plus-avec-microsoft-n252560.html

[22] Alice Vitard, « Les offres S3NS et Bleu sont-elles vraiment immunisées aux lois américaines ? L’Anssi répond », Usine Digitale, 2 juin 2025. https://www.usine-digitale.fr/article/les-offres-s3ns-et-bleu-sont-elles-immunisees-aux-lois-americaines-l-anssi-repond.N2233129

[23] RTE, « Bilan électrique 2025 – Échanges », Analyses et données RTE, 25 février 2026. La France est restée le premier exportateur net d’électricité d’Europe en volume, avec un solde de 92,3 TWh. https://analysesetdonnees.rte-france.com/bilan-electrique-2025/echanges

[24] RTE, « Les data centers en chiffres clés », Bilan prévisionnel 2025-2035, 1er juin 2026. Dans une trajectoire de décarbonation rapide, la consommation des data centers pourrait atteindre 15 à 20 TWh en 2030, tandis que la demande liée aux véhicules électriques et à la réindustrialisation converge vers la même ressource. https://www.rte-france.com/bases-electricite/consommation-electricite/essor-data-centers-france