Propos liminaires
J’écris depuis longtemps sur l’intelligence artificielle, ses promesses, ses pièges, ce qu’elle fait à nos façons de penser et de travailler. Ce n’est pas un sujet que j’observe de loin : c’est le terrain sur lequel j’évolue chaque jour, avec la conviction que la technologie n’a de sens que si elle reste au service de la liberté humaine, et non de sa substitution.
Le 15 mai 2026, le pape Léon XIV a publié l’encyclique Magnifica Humanitas, consacrée à la protection de la personne humaine à l’ère de l’intelligence artificielle. Je ne suis pas théologien, et ce n’est pas sous l’angle religieux que je l’ai lue. Je l’ai lue comme un texte de fond, rare dans sa lucidité, qui aborde frontalement des questions que le monde technologique esquive souvent, celui de la dignité de la personne face aux algorithmes, la dépossession silencieuse de la pensée, les biais que nos systèmes automatisés cristallisent et amplifient, la fracture croissante entre ceux qui maîtrisent ces outils et ceux qu’ils gouvernent sans qu’on le leur dise.
Certains passages résonnent directement avec ce que j’écris depuis des mois sur mon blog à propos du vibe thinking, de la prolétarisation de l’intelligence, de la confusion entre produire et créer. Quand un texte venu d’un horizon aussi différent du mien touche aux mêmes points d’inquiétude et pose les mêmes questions, il me semble important de le noter. Non pas pour lui donner une caution qu’il ne cherche pas, mais parce que la convergence de regards différents sur un même problème est rarement un hasard.
Ce qui suit est ma lecture de cette encyclique, informée par mes propres réflexions. Il ne prétend pas en épuiser la richesse, ni en adopter toutes les perspectives. Il cherche simplement à faire le pont entre une pensée institutionnelle qui mérite d’être entendue au-delà de ses cercles habituels, et les questions très concrètes que chacun d’entre nous devrait se poser sur ce que nous sommes en train de construire, ou de laisser se construire à notre place.
De la navette du tisserand à l’intelligence artificielle, pour une éthique de la construction
En 1733, un tisserand anglais du nom de John Kay mit au point ce que l’on allait appeler la navette volante [1]. L’invention peut sembler modeste : un mécanisme simple permettant à un seul ouvrier de faire traverser la navette d’un bout à l’autre du métier, là où il en fallait deux auparavant. Mais ses effets furent immédiats et spectaculaires. La productivité bondit, les pièces de tissu purent être élargies, et les ateliers qui adoptèrent l’innovation virent leur rentabilité transformée.
Très vite, pourtant, une question sourde commença à circuler dans les communautés de tisserands : si un homme fait désormais le travail de deux, que deviennent les autres ? L’inquiétude se mua en colère. Les tisserands de Colchester adressèrent au roi une pétition pour interdire l’invention, accusant Kay de vouloir leur « retirer leur pain ». L’hostilité finit par déborder : en 1753, une émeute éclata, la maison de l’inventeur fut saccagée. Kay dut s’enfuir, caché dans un sac de laine selon la légende, pour échapper à la vindicte de ceux dont il avait voulu accélérer le travail [2].
Quand un avocat découvre aujourd’hui qu’une intelligence artificielle peut analyser des centaines de pages de contrats en quelques secondes, quand un médecin voit un algorithme poser un diagnostic rare avec une précision troublante, quand un enseignant réalise qu’un programme peut rédiger une dissertation indétectable, n’éprouvent-ils pas le même frisson que les tisserands de Colchester ? Cette sensation que leur expertise, construite patiemment au fil des années, pourrait devenir obsolète du jour au lendemain.
Il y a cependant une différence de taille entre leur époque et la nôtre. Les tisserands du XVIIIe siècle voyaient venir le danger, l’identifiaient dans sa matérialité de bois et de métal, et s’y opposaient. Nous, au contraire, nous adoptons l’intelligence artificielle avec empressement. Nous l’invitons dans nos poches, dans nos salons, nous lui confions nos pensées, nos recherches, nos créations. La soumission est consentie, séduisante, confortable. L’outil ne s’impose pas par la force, il se propose par la facilité. Il n’étouffe pas violemment : il enveloppe doucement, avec l’apparence d’un service rendu.
C’est précisément face à ce vertige que l’encyclique Magnifica Humanitas du pape Léon XIV, signée le 15 mai 2026, prend toute sa force. La date n’est pas anodine : cent trente-cinq ans après Rerum Novarum, où Léon XIII avait affronté les bouleversements de la première révolution industrielle [3], son successeur prend la plume pour répondre aux défis de la révolution numérique. Le contexte a changé, les usines enfumées ont cédé la place aux centres de données, mais la nécessité de trouver une voie juste demeure intacte. Et le texte, dès ses premières pages, pose une question d’une simplicité désarmante : que sommes-nous en train de construire ?
Babel ou Jérusalem, deux manières d’habiter le monde
Pour éclairer ce choix, l’encyclique s’articule autour de deux images bibliques qui n’ont rien de pieuses métaphores de circonstance. Ce sont deux archétypes de l’action humaine dans l’histoire, deux postures face à la technique et face à l’autre.
D’un côté, la tour de Babel. Non pas comme symbole d’un progrès impie, mais comme portrait d’une tentation bien précise : celle de l’hubris, cette démesure qui pousse l’homme à croire que la puissance technique suffit à tout, qu’elle peut se passer de sagesse, d’humilité, et même de l’autre. Car Babel n’est pas l’échec d’une construction : c’est l’échec d’une parole. Avant la dispersion, les hommes se comprenaient. Ils partageaient un langage commun, une capacité à délibérer ensemble, à construire un sens collectif. Ce que la confusion a détruit, ce n’est pas la tour, c’est cette intelligence partagée, remplacée par des babillements que chacun croit être la vérité.
On reconnaît dans cette image quelque chose de troublant dans notre époque. Les algorithmes d’optimisation de l’engagement ne construisent pas un monde unifié : ils fabriquent des milliers de langages parallèles, chacun parfaitement adapté à un profil, chacun imperméable aux autres [10]. L’intelligence artificielle personnalise à l’extrême chaque expérience numérique, et dans ce geste d’apparente bienveillance, elle détruit à petit feu l’espace partagé sans lequel il n’y a pas de délibération possible, pas de cité, pas de bien commun. Nous voilà dispersés, non plus sur la plaine de Shinéar, mais sur des flux de données qui ne se croisent jamais.
De l’autre, la reconstruction des murs de Jérusalem par Néhémie. Mais ici il faut lire le symbole avec soin, car les murs ne sont pas une fin en soi. Ils ne valent que s’ils protègent sans enfermer, s’ils délimitent un espace sacré sans couper celui qui y vit du reste du monde. Jérusalem en ruines ne se relève pas par décret ni par technologie magique. Elle renaît d’abord par un travail intérieur : Néhémie inspecte seul les décombres avant de convoquer le peuple, il ordonne sa vision avant d’appeler à l’action. C’est de cet ordre intérieur que peut naître un ordre collectif. Chaque famille prend ensuite en charge un pan du mur, chaque artisan assume sa part de l’oeuvre commune, sans que nul ne soit en mesure de revendiquer l’oeuvre entière. C’est la subsidiarité vécue, la confiance faite à chaque pierre vivante.
L’encyclique refuse le faux dilemme. Ce n’est pas la technologie qu’il faut juger, c’est l’usage que nous en faisons, et surtout l’état d’esprit dans lequel nous la déployons. La technique n’est ni le mal absolu ni le salut de l’humanité. Elle est ce que nous en faisons. Et c’est précisément là que tout se joue.
Car nous bâtissons déjà. Chaque algorithme déployé sans garde-fou est une pierre posée quelque part. Chaque décision confiée à une machine sans que personne n’en assume la responsabilité est une pierre posée quelque part. Chaque enfant dont l’attention est capturée six heures par jour par des systèmes conçus pour maximiser l’engagement est une pierre posée quelque part. La question n’est pas de savoir si nous construisons. Nous construisons. La question est de savoir quoi.
Sommes-nous en train d’ériger une nouvelle Babel, impressionnante de puissance, vertigineuse d’efficacité, et sourde aux hommes qu’elle disperse ? Ou cherchons-nous à reconstruire une cité commune, pierre après pierre, en commençant par ce travail plus ingrat et plus nécessaire : mettre de l’ordre dans notre propre rapport aux outils que nous avons créés, avant de prétendre en faire bénéficier le monde ?
Ce choix ne se fera pas dans les grandes salles de conférence ni dans les colloques sur l’IA responsable. Il se fait maintenant, dans les décisions ordinaires de chaque jour. À quel chantier participons-nous ? Et le savons-nous vraiment ?
La dignité comme pierre angulaire
Toute construction solide suppose une fondation. Dans l’édifice de l’éthique technologique que propose Magnifica Humanitas, cette pierre angulaire est la dignité ontologique de la personne humaine.
Il faut ici distinguer cette dignité fondamentale des autres formes de dignité, morales, sociales, existentielles, qui peuvent fluctuer selon les circonstances. La dignité ontologique est un don, non un mérite. Elle ne se gagne pas par des actions vertueuses, ne se mesure pas à l’aune de la réussite, et surtout, elle ne s’évalue pas en termes de performance ou de capacités cognitives. Elle précède tout jugement, tout calcul, toute classification.
La conséquence pratique de ce principe est radicale à l’ère du tout-numérique : aucun algorithme ne peut attribuer ou retirer cette dignité. Confier à un système automatisé le pouvoir de sélectionner qui mérite un crédit, un emploi, un soin, sans qu’une conscience humaine n’assume le poids de cette décision, revient à nier cette dignité. Quand la machine décide seule, l’injustice devient silencieuse, structurelle, car elle se pare des atours de la neutralité mathématique.
Cette neutralité est pourtant un leurre. Un algorithme n’est pas une vérité tombée du ciel : c’est un miroir tendu vers les données sur lesquelles il a été entraîné. Or ces données sont humaines, donc historiquement marquées par des siècles de discriminations, d’inégalités d’accès, de préjugés sédimentés. Un modèle formé sur des décisions passées d’embauche reproduira mécaniquement les biais de recruteurs passés [6]. Un outil d’évaluation du risque pénal apprendra les patterns d’une justice qui n’a pas toujours traité tout le monde à égalité [5]. La machine n’invente pas l’injustice, elle la cristallise et l’accélère, en lui donnant en prime le visage impassible de l’objectivité. C’est précisément cette apparence d’impartialité qui la rend plus difficile à contester que la décision d’un homme.
L’encyclique est tranchante sur ce point : la personne ne peut être réduite à un profil de données. Les décisions qui affectent sa vie doivent rester compréhensibles, contestables et soumises, en dernier ressort, à un jugement humain.
Cette affirmation nous amène à repenser notre rapport à la limite. Les courants transhumanistes, influents dans les cercles de la Silicon Valley, nous promettent un avenir où la technologie nous libérera de nos fragilités, de la maladie, voire de la mort [13]. Dans cette vision, la limite est un défaut de fabrication à corriger par l’ingénierie. Or, la vulnérabilité n’est pas une erreur de code. Elle est le seuil même de notre humanité. C’est dans l’expérience de la finitude, de l’échec, du manque que naissent la compassion, la fidélité et la gratuité.
Viktor Frankl l’a formulé avec une lucidité que les circonstances les plus extrêmes n’ont fait qu’aiguiser. Dans l’horreur des camps, il a vu que l’homme est l’être qui a conçu les chambres à gaz, mais aussi celui qui y entrait la tête haute, le Notre Père ou le Shema Israël aux lèvres [7]. Cette tension irréductible entre le pire et le meilleur de l’humanité, la technique ne peut ni la résoudre ni l’effacer. Elle en est au contraire le coeur battant.
L’encyclique le dit sans ambiguïté : renoncer à cette aventure humaine, à la fois dramatique et splendide, au nom d’un prétendu dépassement de toutes les limites, pourrait signifier bien des choses, mais certainement pas être humain. Soulager la souffrance est un devoir. Rêver d’une invulnérabilité artificielle est une tout autre chose. Pour éliminer totalement la douleur, il faudrait, au fond, éteindre aussi l’amour.
Quand penser devient un geste rare
Il y a une autre dimension de cette dépossession, plus insidieuse parce que plus quotidienne. Elle touche non pas à notre corps, mais à notre pensée.
Il fut un temps, pas si lointain, où comprendre ne se limitait pas à obtenir une réponse. Chercher était déjà un acte. Une manière d’habiter une question, de la faire mûrir. Ce n’était pas toujours confortable, mais c’était intellectuellement vivant. On s’écartait du chemin, on revenait, on se perdait parfois. C’est dans cet écart, dans cette lenteur, que la pensée prenait forme.
Aujourd’hui, les réponses arrivent avant que la question n’ait eu le temps de se former. Elles sont prêtes à l’emploi, statistiquement plausibles, joliment formatées. On consulte, on valide d’un clic, et l’on croit avoir cherché. Mais quelque chose s’est brisé. Ce n’est pas seulement que tout va plus vite : c’est que cette vitesse empêche certains gestes de la pensée d’exister. Habiter une idée paradoxale, apprivoiser un doute tenace, laisser mûrir une intuition : tout cela demande un rythme que nous avons cessé d’habiter.
La machine ne doute pas. Elle calcule des probabilités, elle suggère, elle anticipe. Elle nous déleste de l’effort de choisir. Nous glissons ainsi dans une forme d’enfance prolongée, sans épreuve ni silence, où chaque choix est pré-mâché pour être validé sans question. Ce monde ne nous veut pas de mal. Il veut notre bien, mais à notre place. Il nous maintient dans une douceur sans croissance.
Ce déplacement de la pensée, l’encyclique le prend au sérieux. Elle y voit une forme de prolétarisation de l’esprit [8]. Le prolétaire moderne n’est pas seulement celui qui manque de moyens, c’est celui à qui l’on a retiré la compréhension de ce qu’il fait. Nous agissons sans toujours comprendre les ressorts de nos actions, nous choisissons parmi des options que nous n’avons pas définies, nous parlons avec des mots qui nous sont suggérés. Nous étions bâtisseurs, nous sommes devenus locataires de l’intelligence.
Que perdons-nous quand nous supprimons l’effort ? Nous perdons l’épaisseur du temps. Le temps de la réflexion n’est pas un temps mort, c’est le temps incompressible de la gestation [9]. En déléguant à la machine la tâche de résumer, de synthétiser, de produire, nous nous privons du cheminement intérieur qui seul permet l’appropriation véritable du savoir. Nous devenons des consommateurs d’idées plutôt que des producteurs de sens.
Penser par soi-même est devenu presque suspect, perçu comme trop lent, trop exigeant pour notre époque avide de réactivité. Pourtant, le retrait actif, le pas de côté, est plus que jamais nécessaire. Le libre arbitre ne s’affirme pas par de grandes déclarations : il s’éprouve dans le refus d’un automatisme, dans la lenteur d’un choix assumé. Il faut savoir faire silence pour entendre ce qui, en nous, résiste à l’évidence algorithmique.
Les fondements d’une éthique de l’IA
Tout édifice qui dure repose sur des fondations que l’on ne voit pas. Ce sont elles qui déterminent ce que la construction peut porter, ce qu’elle peut traverser, ce qu’elle laissera debout après les tempêtes. Magnifica Humanitas pose trois de ces fondations pour une éthique de l’intelligence artificielle. Elles n’ont rien de révolutionnaire en elles-mêmes : elles appartiennent à une longue tradition de pensée sociale. Mais appliquées à notre époque, elles prennent une acuité nouvelle, presque urgente.
Le premier est la destination universelle des biens. Traditionnellement appliqué aux ressources naturelles, ce concept doit aujourd’hui être étendu aux algorithmes, aux plateformes numériques et surtout aux données. Les données, fruit de nos interactions collectives, ne peuvent être la propriété exclusive de quelques monopoles technologiques. Cette concentration crée une inégalité d’un genre nouveau. L’encyclique appelle à des modèles de gouvernance partagée garantissant transparence et accès équitable à ces ressources qui constituent, de fait, le patrimoine commun de l’humanité numérique. Croire que les nouvelles technologies profiteront automatiquement à tous, c’est ignorer une évidence : sans politique délibérée de prévention des disparités, le progrès technologique engendre mécaniquement des inégalités structurelles.
Le deuxième principe est celui de la subsidiarité numérique. Ce qui peut être accompli à un niveau local ne doit pas être absorbé par une instance supérieure éloignée. Appliqué au monde numérique, cela signifie que les grandes plateformes transnationales ne peuvent dicter seules les règles de notre coexistence en ligne. Il faut redonner la main aux communautés, recréer des corps intermédiaires capables d’exercer un contrôle démocratique réel sur les outils que nous utilisons. Les algorithmes qui structurent notre espace public doivent être contestables, auditables, adaptés aux réalités locales plutôt qu’imposés comme une norme unique et globalisée.
Le troisième principe, peut-être le plus audacieux, est l’appel à « désarmer » l’intelligence artificielle. Il ne s’agit pas d’un luddisme primaire. Désarmer l’IA, c’est rompre l’équivalence trompeuse entre puissance technique et droit de gouverner. C’est rendre les modèles habitables, les restituer à la pluralité des cultures humaines. Cela exige des concepteurs et développeurs une responsabilité d’un autre ordre : ils ne sont pas seulement des codeurs qui résolvent des problèmes techniques. Ils sont les architectes de notre espace mental commun. Se limiter à son seul domaine d’expertise, c’est risquer de coopérer sans le vouloir à des projets qui alimentent de nouvelles formes de domination.
Ces trois principes ne sont pas des règles imposées de l’extérieur. Ils dessinent une exigence intérieure, celle d’un bâtisseur qui sait que la qualité de son oeuvre dépend d’abord de la qualité de son intention. Partager ce qui appartient à tous, respecter l’échelle humaine, refuser que la puissance devienne une fin en soi : c’est le cahier des charges d’une construction qui mérite de durer. Et c’est à partir de là, seulement, que peuvent s’engager les chantiers concrets.
Trois chantiers pour demain
Ces principes appellent des applications concrètes. L’encyclique en identifie trois, qui sont aussi trois urgences.
Le premier est celui de l’école. Face à l’hyperstimulation et à l’immédiateté numérique, l’éducation ne peut se réduire à enseigner le code ou l’utilisation des logiciels. Éduquer à l’intelligence artificielle, c’est aussi apprendre à s’en distancier, à cultiver un esprit critique face à ses productions. L’école doit offrir ce que le réseau ne peut donner : du temps long partagé dans le monde physique, des relations de confiance incarnées, l’apprentissage du silence et de la lecture profonde. C’est une alliance éducative qui doit se nouer entre familles, institutions et communautés pour préserver l’espace intérieur des jeunes générations. L’encyclique est explicite : éduquer les nouvelles générations à comprendre que l’évolution technologique n’est pas un destin inévitable mais peut être orientée par la responsabilité personnelle et collective, voilà l’un des services les plus précieux au bien commun.
Le deuxième chantier est celui du travail. L’angoisse des tisserands de Colchester n’a pas disparu ; elle s’est déplacée. L’automatisation menace non seulement les revenus, mais l’identité professionnelle et la dignité de millions de personnes. L’encyclique rappelle une vérité anthropologique simple : nous ne faisons pas seulement un travail pour gagner notre vie, nous sommes, en grande partie, par notre travail. Il est urgent d’imposer des critères sociaux à l’innovation : toute automatisation devrait s’accompagner de mesures vérifiables de protection de l’emploi, de reconversion professionnelle et de participation des travailleurs aux décisions. La richesse mondiale a augmenté, mais sa concentration s’est accentuée [11] [12]. L’accès aux bénéfices de la technologie, soins, formation, outils, est lui-même une question de justice.
Le troisième chantier est celui de la paix, et c’est peut-être le plus vertigineux. La théorie classique de la guerre juste, [14] élaborée au fil des siècles par des théologiens et des philosophes, reposait sur une prémisse que l’on tenait pour acquise : derrière chaque décision de tuer, il y a un homme qui choisit, qui assume, qui peut être tenu responsable. Cette chaîne de responsabilité morale était le dernier rempart contre la barbarie. Elle supposait que quelqu’un, quelque part, regarde dans les yeux la décision qu’il prend, en porte le poids, en répond devant les siens et devant l’histoire. L’intelligence artificielle militaire brise précisément cette chaîne. Non pas brutalement, mais par étapes, par délégations successives, jusqu’au moment où personne ne décide vraiment plus, et où tout le monde peut se dire innocent.
Un drone autonome qui identifie et neutralise une cible en quelques millisecondes ne laisse aucun espace au doute, à la pitié, au fait que l’ennemi est peut-être un père de famille qui a posé son arme. Il optimise. Il exécute. La guerre juste supposait la possibilité de la clémence : or la machine ne connaît pas la clémence, parce qu’elle n’a pas été entraînée à en ressentir le besoin. Elle ne reconnaît pas le visage de l’autre. Elle reconnaît une signature thermique, un pattern de déplacement, une probabilité de menace. C’est une différence qui n’est pas technique. Elle est morale, et elle est abyssale.
L’encyclique refuse cette abdication avec une clarté qui ne laisse pas de place à l’ambiguïté : aucune décision létale ne peut être déléguée à un algorithme. Jamais. Quel que soit le gain tactique, quelle que soit la précision revendiquée, quelle que soit la pression du temps réel. Et pour rendre cet interdit opérationnel, elle pose trois critères qui doivent encadrer strictement tout usage de l’IA dans les conflits armés.
Le premier est la responsabilité identifiable. À chaque action létale doit correspondre un être humain nommé, qui a pris la décision ou l’a autorisée, et qui peut en répondre. Pas un algorithme. Pas un système. Une personne, avec un nom, un grade, une conscience. Ce critère semble évident jusqu’à ce qu’on réalise que les architectures militaires actuelles sont précisément conçues pour le diluer, répartissant les décisions entre des couches de systèmes automatisés de façon à ce que la responsabilité devienne introuvable.
Le deuxième est le respect du temps nécessaire au jugement humain. La vitesse est l’argument massue des partisans des systèmes autonomes : l’adversaire décide en millisecondes, nous ne pouvons pas nous offrir le luxe d’une délibération. L’encyclique retourne cet argument : si une situation exige une décision si rapide qu’aucun humain ne peut l’assumer, c’est peut-être que cette situation ne devrait pas exister, ou que les règles d’engagement doivent être repensées en amont. La vitesse n’est pas une valeur morale. Elle n’absout personne.
Le troisième est la protection inconditionnelle des civils, non pas comme contrainte de dommages collatéraux acceptables à minimiser, mais comme ligne absolue qui ne se négocie pas en fonction du calcul opérationnel. Un algorithme peut être programmé pour « minimiser » les victimes civiles. Il ne peut pas comprendre ce que signifie tuer un enfant. Cette différence entre minimiser et comprendre est exactement la différence entre l’optimisation et la conscience morale.
Ce chantier rejoint les deux autres par une même exigence de fond : refuser que la puissance technique devienne une raison suffisante d’agir. À l’école, à l’usine, sur le champ de bataille, la question reste la même. Qui décide ? Qui assume ? Qui regarde en face ce qui est fait en notre nom ?
La beauté de l’inachevé
Il y a une dernière dimension que l’encyclique ne dit pas explicitement mais que l’on sent courir sous chaque page : celle de l’imperfection comme signe de vie.
Dans notre quête d’optimisation, nous avons oublié que la beauté réside souvent dans la faille. L’oeuvre générée par une intelligence artificielle peut être techniquement irréprochable. Elle n’aura jamais le supplément d’âme, l’émotion palpable, la trace de la main hésitante qui font la valeur d’une création humaine. L’erreur, la fragilité ne sont pas des bugs à corriger : ce sont les marques de notre humanité. C’est parce que nous sommes faillibles que nous sommes capables de pardon, de compassion et d’amour.
La machine vise la clôture du système, l’achèvement absolu. L’homme, lui, est fondamentalement un être inachevé, en perpétuel devenir. C’est cette incomplétude qui fait sa grandeur, car elle est le moteur de son désir, de sa quête de sens, de son ouverture à ce qui le dépasse. L’oeuvre humaine, artistique, intellectuelle, sociale, porte toujours la marque de cet inachèvement. Elle laisse une place au mystère, à l’inattendu. C’est dans cette béance que peut s’engouffrer la poésie du monde.
Mais voilà le paradoxe que l’encyclique, entre les lignes, nous invite à regarder en face : si l’inachèvement est notre grandeur, pourquoi fuyons-nous si ardemment ? Pourquoi cette séduction si puissante pour des outils qui nous promettent enfin du travail sans bavure, des textes sans hésitation, des décisions sans le poids du doute ? La machine ne nous a pas été imposée. Nous l’avons accueillie avec soulagement, comme on accueille la fin d’une tension trop longue. Ce que nous fuyons en elle, c’est peut-être l’inconfort d’être humains : la lenteur, l’erreur, la page blanche, le silence avant la réponse.
Et si c’était précisément ce que nous ne pouvons pas nous permettre de perdre ?
Magnifica Humanitas ne condamne pas cette tentation. Elle la comprend. Mais elle nous rappelle que soulager la souffrance de l’effort n’est pas la même chose qu’en supprimer le sens. Que l’intelligence créative de l’être humain est un don qui peut soulager des souffrances réelles et ouvrir des possibilités nouvelles, à condition de rester guidée par quelque chose que la machine ne peut pas simuler : le souci de l’autre, la conscience de sa propre limite, et la volonté de construire non pas pour soi, mais pour ceux qui viendront après.
La lumière vient du chantier
Revenons une dernière fois à Néhémie. Il inspecte les ruines de Jérusalem dans le silence de la nuit, seul, avant que quiconque ne sache ce qu’il a vu. Il ne fait pas de discours. Il ne publie pas de manifeste. Il tourne autour des murs effondrés, il pose la main sur les pierres noircies, il mesure ce qu’il faudra. Puis, au matin, il convoque le peuple et répartit la tâche. Chaque famille prend un pan du mur. L’oeuvre recommence, pierre après pierre, sans attendre un miracle.
C’est cette image que l’encyclique nous tend. Pas comme une consolation. Comme un examen de conscience.
Car la question n’est pas de savoir si la technologie nous menace. Elle nous transforme, c’est certain, et rien ne l’arrêtera. La question est de savoir ce que nous faisons de cette transformation. Ce que nous en faisons, nous, maintenant, dans les choix que nous posons chaque jour sans nous en rendre compte.
Quand vous confiez à un algorithme la rédaction d’un message que vous auriez pu écrire vous-même, que cédez-vous exactement ? Une heure de votre temps, ou quelque chose de plus difficile à nommer ? Quand une plateforme vous soumet sa sélection de nouvelles avant même que vous ayez formulé une question, acceptez-vous une aide ou intégrez-vous une tutelle ? Quand un outil prédit vos préférences avec une précision qui vous étonne vous-même, est-ce qu’il vous connaît mieux que vous, ou est-ce qu’il achève simplement de vous façonner à son image ?
Ces questions ne sont pas rhétoriques. Elles n’ont pas de réponse évidente, et c’est précisément pourquoi elles méritent d’être posées à voix haute, dans les familles, les entreprises, les écoles, les parlements, les Églises. Bâtir l’humain à l’ère des machines, c’est d’abord refuser que ces questions se dissolvent dans le confort de l’habitude.
John Kay fuyait dans un sac de laine. Néhémie relevait des murs. Ni l’un ni l’autre n’avait de certitude sur l’issue. Ils avaient seulement décidé que renoncer coûtait plus cher qu’agir.
Nous sommes leurs héritiers, qu’on le veuille ou non. Le chantier est ouvert. Les pierres sont là, à nos pieds. La seule question qui vaille, celle que l’encyclique pose en filigrane depuis sa première page, est simple et vertigineuse : qu’est-ce que nous sommes en train de construire ? Et pour qui ?
Références
Pour les esprits méticuleux, amateurs de chiffres et de nuits blanches à vérifier les sources, voici les liens qui ont nourri cet article. Ils rappellent une chose simple : l’information existe encore, pour peu qu’on prenne le temps de la lire, de la comparer et de la comprendre. Mais dans un avenir proche, ce simple geste deviendra peut-être un luxe, car à mesure que les textes générés intégralement par des IA se multiplient, le vrai risque n’est plus la désinformation, mais la dilution du réel dans un océan de contenus simplement plausibles.
[1] L’invention de la navette volante par John Kay en 1733 et l’émeute de 1753 : Simkin, J. (1997, mis à jour en 2022). John Kay. Spartacus Educational. Consulté sur https://spartacus-educational.com/SCkay.htm
[2] Détails biographiques et l’hostilité des tisserands de Colchester : Wikipedia. John Kay (flying shuttle). Consulté sur https://en.wikipedia.org/wiki/John_Kay_(flying_shuttle)
[3] La date de Rerum Novarum (15 mai 1891) par Léon XIII, texte fondateur de la doctrine sociale de l’Église : Vatican. Rerum Novarum. Consulté sur https://www.vatican.va/content/leo-xiii/fr/encyclicals/documents/hf_l-xiii_enc_15051891_rerum-novarum.html
[4] Le « paradigme technocratique », notion clé introduite par le pape François dans Laudato si’ (2015) et réitérée dans Laudate Deum (2023) : Vatican. Laudato si’. Consulté sur https://www.vatican.va/content/francesco/fr/encyclicals/documents/papa-francesco_20150524_enciclica-laudato-si.html
[5] Les biais de reproduction algorithmique, notamment l’enquête sur COMPAS (évaluation du risque pénal) : Angwin, J., Larson, J., Mattu, S., & Kirchner, L. (2016). Machine Bias. ProPublica. Consulté sur https://www.propublica.org/article/machine-bias-risk-assessments-in-criminal-sentencing
[6] Les biais dans les algorithmes de recrutement, avec le cas d’Amazon : Dastin, J. (2018). Amazon scraps secret AI recruiting tool that showed bias against women. Reuters. Consulté sur https://www.reuters.com/article/world/insight-amazon-scraps-secret-ai-recruiting-tool-that-showed-bias-against-women-idUSKCN1MK0AG/
[7] Citation sur l’homme qui a conçu les chambres à gaz et celui qui y entre la tête haute avec une prière : Frankl, V. E. (1946). Man’s Search for Meaning (Découvrir un sens à sa vie avec la logothérapie). Édition révisée, Beacon Press. La citation exacte est : « After all, man is that being who invented the gas chambers of Auschwitz; however, he is also that being who entered those gas chambers upright, with the Lord’s Prayer or the Shema Yisrael on his lips.«
[8] La prolétarisation de l’intelligence et la perte de savoir-faire : Stiegler, B. (2015). La société automatique : 1. L’avenir du travail. Fayard.
[9] L’impact d’Internet sur la cognition et l’attention : Carr, N. (2010). The Shallows: What the Internet Is Doing to Our Brains (Internet rend-il bête ?). W. W. Norton & Company.
[10] L’économie de l’attention et le capitalisme de surveillance : Zuboff, S. (2019). The Age of Surveillance Capitalism: The Fight for a Human Future at the New Frontier of Power. PublicAffairs.
[11] La concentration des richesses mondiales et technologiques : Chancel, L., Piketty, T., Saez, E., Zucman, G. (2022). World Inequality Report 2022. World Inequality Lab. Consulté sur https://wir2022.wid.world/
[12] L’augmentation de la fortune des milliardaires de la tech : Oxfam (2024). Multinationales et inégalités multiples. Rapport Oxfam 2024. Consulté sur https://www.oxfamfrance.org/inegalites-et-justice-fiscale/multinationales-et-inegalites-multiples/
[13] Le transhumanisme et l’ambition de vaincre la mort dans la Silicon Valley : Kurzweil, R. (2005). The Singularity Is Near: When Humans Transcend Biology. Viking. Et les initiatives récentes comme « Project Blueprint » de Bryan Johnson.
[14] Le débat éthique et juridique sur les Systèmes d’Armes Létaux Autonomes (SALA) et l’absence de contrôle humain : Campagne Stop Killer Robots. Consulté sur https://www.stopkillerrobots.org/
