Philippe Buschini Posts

Un orchestre sans chef, c’est le chaos organisé. Chaque musicien joue juste, mais ensemble, ça dérive. Les IA, c’est pareil. Elles produisent des textes bluffants tout en pouvant déraper à chaque phrase, avec le même ton assuré. Pendant longtemps, on a cru qu’il n’y avait que deux options : mieux leur parler (prompt engineering) ou les reprogrammer (fine-tuning). Mais il existe une troisième voie, plus subtile. Une manière de murmurer directement dans leurs états internes, pendant qu’elles pensent.

Ça s’appelle le steering.
Et ça change tout et pas seulement notre rapport aux IA.
Notre rapport à nous-mêmes aussi.

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Vous est-il déjà arrivé de passer vingt minutes à scroller, lire, regarder… puis de refermer LinkedIn avec une sensation étrange, celle d’avoir consommé beaucoup sans rien vraiment apprendre ?

Ce n’est pas un manque de curiosité ni de discipline. C’est l’effet d’un nouvel environnement informationnel où l’IA produit des contenus fluides, rassurants, immédiatement consommables, mais souvent pauvres en substance. On appelle cela l’IA Slop, une nourriture intellectuelle qui rassasie sur le moment, sans jamais nourrir la pensée.

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Nous passons notre temps à traquer l’erreur, comme si elle était l’ennemie du progrès. Pourtant, sans elle, aucune connaissance ne surgirait, aucun apprentissage ne tiendrait debout. L’erreur est le moteur discret de toute intelligence.

Le problème commence lorsque nous la confondons avec la tromperie, et lorsque nous projetons sur nos machines le fantasme d’une perfection que nous n’avons jamais su atteindre nous-mêmes.

Sans conscience de nos biais, l’intelligence artificielle ne peut devenir qu’un miroir grossissant de nos propres angles morts. Cet article propose un pas de côté, non pour condamner la technologie, mais pour rappeler une chose simple et exigeante, ce n’est pas la machine qui doit devenir parfaite, c’est notre regard sur nos propres limites qui doit devenir plus lucide.

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Il y a un moment étrange où l’on réalise que quelque chose a basculé. On se connecte, on scrolle, on clique… et on sent une usure sourde, comme si chaque geste demandait un peu plus d’énergie qu’hier. Les services qu’on aimait deviennent lourds, bavards, saturés de sollicitations. On se surprend à soupirer devant un fil d’actualité qui ressemble de moins en moins à une conversation, et de plus en plus à un hall de supermarché sous amphétamines.

Ce glissement n’a rien d’une anecdote. C’est une mécanique précise, patiente, presque géométrique. D’abord les plateformes nous séduisent, puis elles nous serrent, enfin elles nous pressent. Et nous restons là, persuadés que c’est la normalité. Parce que “tout le monde y est”. Parce que partir coûterait trop cher, trop de données, trop de liens, trop d’habitudes.

Et si cette lente détérioration n’était pas une fatalité, mais un système ?
Et si nos outils, conçus pour nous simplifier la vie, étaient devenus des machines à éroder notre attention, nos savoirs et parfois même nos institutions ?

Nous sommes peut-être entrés dans un âge où la technologie ne se contente plus de dysfonctionner : elle s’abîme méthodiquement, et nous avec. L’enjeu n’est plus de s’indigner, mais de comprendre. Parce qu’une mécanique, une fois décodée, cesse d’être un piège.

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Le GPS vous corrige avant que vous ne vous trompiez. Le correcteur polit vos phrases. L’assistant de code devine vos intentions. Tout devient plus facile, plus rapide, plus fluide. Mais dans ce glissement vers le confort absolu, quelque chose d’invisible se produit : nous cessons peu à peu de penser par nous-mêmes.

Le philosophe Bernard Stiegler avait un mot pour cela : la prolétarisation des savoirs. Là où jadis l’ouvrier perdait son savoir-faire face à la machine, nous perdons aujourd’hui notre capacité à réfléchir, décider, créer. D’abord, les usines ont dépossédé la main. Puis, les industries culturelles ont standardisé nos modes de vie. Maintenant, l’intelligence artificielle prolétarise la pensée elle-même.

Ce processus ne s’est pas fait en un jour. Il s’est déroulé en trois vagues :

– La main : l’artisan devient prolétaire, le geste se vide de son intelligence
– La vie : le consommateur absorbe des symboles qu’il ne crée plus
– La pensée : le concepteur délègue son jugement à la machine

Aujourd’hui, avec l’IA générative, nous franchissons un nouveau seuil. Penser devient un service payant. La créativité, une option premium. Et le capitalisme de surveillance, qui capte déjà nos données et prédit nos comportements, s’apprête à monétiser jusqu’à nos idées.

Mais rien n’est inéluctable. Stiegler ne prêchait ni le rejet de la technique, ni la nostalgie du passé. Il nous invitait à comprendre que la technologie est un pharmakon : à la fois poison et remède. Tout dépend de la manière dont nous l’habitons.

Alors, que faire ? Reprendre le contrôle de notre attention. Réorienter les outils vers la contribution plutôt que la consommation. Faire de la technique un prolongement de l’intelligence humaine, et non son substitut. Le choix n’appartient pas aux machines. Il dépend du soin que nous porterons à notre propre pensée.

C’est le feu de Prométhée : non plus la flamme volée, mais la lumière préservée.

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