Note : Cerise, Oscar et Marc n’existent pas. Ce sont des personnages que j’ai créés pour rendre ce sujet plus concret, plus vivant. Si vous êtes expert en IA ou en psychologie cognitive, vous trouverez peut-être certaines simplifications frustrantes. C’est le prix à payer pour parler à un public large. Les références sont là pour ceux qui veulent creuser.

La culture de l’emballage
Vous connaissez cette sensation ? Vous venez de passer deux heures sur votre téléphone, vous fermez l’application, et là, dans le silence qui revient, vous vous demandez : qu’est-ce que j’ai appris ? Qu’est-ce que je retiens ?
Rien. Absolument rien.
Cerise vit ça tous les soirs. La lueur de l’écran éclaire son visage fatigué pendant qu’elle scrolle, swipe, consomme. Vidéo après vidéo, post après post, article après article. Chacun promet quelque chose : de l’information, du savoir, de la culture. Mais quand elle ferme enfin l’application, il ne reste rien. Juste cette sensation de temps avalé, digéré, oublié.
C’est exactement comme ouvrir des paquets de chips vides. L’emballage est brillant, la promesse est là, vous l’ouvrez avec anticipation, et dedans ? Du vent. Alors vous ouvrez le suivant, puis le suivant encore. Vous passez votre soirée à ouvrir des emballages vides en espérant que le prochain contiendra enfin quelque chose.
Cerise est épuisée. Épuisée par ce bruit de fond permanent qui promet le savoir mais ne livre que de l’écho. Elle a l’impression de manger sans se nourrir, de consommer sans digérer, de vivre sans retenir.
Elle ne le sait pas encore, mais elle est tombée dans le piège de l’AI Slop. Et vous aussi, probablement.
Pendant ce temps, Marc, graphiste, passe des jours à peaufiner une illustration. La bonne composition, la bonne palette, le bon équilibre. Il la poste, fier. En quelques heures, elle sera noyée sous des milliers d’images générées par IA. Moins subtiles, plus criardes, mais infiniment plus nombreuses.
Le Slop, ce n’est pas juste du « mauvais contenu ». C’est bien pire que ça. C’est une transformation complète de notre rapport à l’information. Les algorithmes ont gagné, la logique du clic a remplacé l’intention de transmettre, la quantité a écrasé le sens.
Le problème n’est pas que l’information soit fausse. Le problème, c’est qu’elle est vide. Elle imite la forme du savoir sans en avoir la substance. Elle ressemble à de la nourriture intellectuelle, mais ce sont des calories vides. Du McDonald’s pour l’esprit.
Nous vivons aujourd’hui dans un monde où les funérailles comptent plus que les morts, où le mariage compte plus que l’amour, où l’apparence compte plus que l’esprit. Nous vivons dans une culture de l’emballage qui méprise le contenu. Et l’IA Slop est l’incarnation parfaite de cette dérive.
Cet article ne va pas vous dire que l’IA est le diable. Il va vous montrer comment nous en sommes arrivés là. Pourquoi le Slop se produit, quels mécanismes économiques et psychologiques le nourrissent, et surtout, comment on peut encore sauver ce qui compte : le sens, la profondeur, la vraie connaissance.
Parce que si on ne fait rien, on va tous finir comme Cerise, victimes d’infobésité. Cette obésité informationnelle où l’on est gavé de contenu mais intellectuellement affamé.
L’insignifiance répétée à l’infini
Commençons par définir de quoi on parle exactement. L’expression « AI Slop », qu’on pourrait traduire par « bouillie d’IA », désigne cette masse de contenus (textes, images, vidéos, musique) de faible qualité générés à grande échelle par des intelligences artificielles. Le terme a explosé en 2024, notamment après que l’IA de Google ait commis des erreurs spectaculaires qui ont fait le tour d’internet [1].
Mais attention, le Slop n’est pas n’importe quel mauvais contenu. Il a une particularité : il est créé avec un minimum d’effort cognitif, sans véritable intention de transmettre un savoir, de partager une vision, ou même de garantir que ce qui est dit est vrai [2]. C’est du contenu pour le contenu. De l’information pour remplir l’espace.
Pour bien comprendre ce qu’est le Slop, il faut le distinguer de deux autres types de contenus problématiques :
- Le contenu faux, ou désinformation. Celui-là cherche délibérément à vous tromper. Il a un but idéologique ou malveillant. Quelqu’un veut vous faire croire quelque chose de faux pour en tirer profit ou vous manipuler.
- Le contenu médiocre. C’est simplement du travail mal fait par un humain. Par manque de compétence, de temps ou de moyens. L’intention était peut-être bonne, mais le résultat est raté.
- Le contenu Slop. Lui, il se situe dans une zone grise beaucoup plus insidieuse. Il n’est pas nécessairement faux. Il n’est pas totalement inutile non plus. Mais il est vide de toute densité intellectuelle. C’est un contenu qui imite la forme du savoir sans en posséder le fond. Une coquille vide qui ressemble à de l’information.
Le programmeur Simon Willison, l’un des premiers à avoir popularisé le terme, l’explique parfaitement : nommer ce phénomène est essentiel. Tout comme le mot « spam » a créé une norme sociale contre le marketing indésirable, le mot « slop » doit créer une norme contre la publication de contenu IA non supervisé [1].
Le danger du Slop n’est pas l’erreur ponctuelle. C’est l’insignifiance répétée à l’infini. C’est ce bruit constant qui noie l’information pertinente dans un océan de contenu vide. On ne cherche plus l’aiguille dans la botte de foin. On cherche le foin dans une botte d’aiguilles en plastique.
Quand l’IA et l’économie de l’attention font alliance
Pour comprendre comment on en est arrivé là, il faut d’abord comprendre une transformation majeure qui s’est opérée ces dernières années : l’attention est devenue la monnaie invisible du numérique.
Dans un espace où l’information est surabondante, ce n’est plus le message qui manque. C’est votre capacité à l’accueillir. Votre temps. Votre regard. Votre concentration. Le marketing digital s’est construit autour de cette rareté nouvelle. Il a développé tout un arsenal de techniques destinées à interrompre votre flux mental, à capter votre regard quelques secondes, puis à le retenir juste assez longtemps pour orienter votre perception.
Titres accrocheurs, visuels contrastés, rythmes rapides, émotions fortes. Tout concourt à réduire l’effort cognitif pour que votre attention ne rencontre aucun obstacle. Le contenu devient fluide, confortable, immédiatement consommable. Parfois au prix de la compréhension réelle.
Mais cette attention, une fois captée, n’est jamais neutre. Elle est dirigée, canalisée vers un geste, une idée, une émotion, une décision attendue. À force d’être sollicitée sans relâche, votre attention se fragmente, se fatigue, perd sa capacité à s’installer dans la durée. Le paradoxe est là : plus les dispositifs sont efficaces pour capter l’attention, moins celle-ci devient disponible pour comprendre, relier, mémoriser.
L’espace informationnel s’est transformé en un flux continu de stimuli. On consomme beaucoup. On retient peu. Le sens est devenu plus rare que l’information elle-même.
Et c’est dans ce contexte que l’IA générative a fait son apparition. La rencontre était explosive.
D’un côté, l’explosion des modèles d’IA accessibles comme ChatGPT, Midjourney ou Claude a fourni les outils pour produire du contenu à une échelle industrielle et à un coût quasi nul [3]. N’importe qui peut désormais générer des dizaines d’articles par jour, des centaines d’images par heure, des milliers de vidéos par semaine. Sans effort. Sans compétence. Sans même y réfléchir.
De l’autre, un écosystème déjà parfaitement optimisé pour valoriser le volume plutôt que la qualité. Les plateformes web, des moteurs de recherche aux réseaux sociaux, sont conçues pour maximiser l’engagement, les clics, les partages, le temps de visionnage. Pas pour la profondeur. Pas pour la compréhension. Dans ce contexte, l’automatisation est devenue la stratégie gagnante.
Mais il y a pire. Un effet boule de neige pervers s’est enclenché, un phénomène que les chercheurs appellent le « Model Collapse ».
Imaginez un tableau de maître. Vous le photographiez. Puis vous photographiez la photo. Puis vous photographiez la photo de la photo. À chaque copie, les couleurs perdent un peu de leur éclat, les détails s’estompent, les nuances disparaissent. Au bout de dix générations, il ne reste qu’une vague silhouette floue de ce qui était autrefois une œuvre d’art.
C’est exactement ce qui se passe avec l’IA. Des chercheurs ont démontré que lorsque les modèles d’IA sont entraînés de manière récursive sur du contenu qu’ils ont eux-mêmes généré, ils oublient progressivement la richesse et la diversité des données originales. Leur performance se dégrade de manière irréversible [4].
Ce qui ressemble à une érosion progressive de la richesse informationnelle devient en réalité une menace pour notre patrimoine cognitif collectif. L’IA, en inondant le web de son propre contenu, risque de s’empoisonner elle-même. C’est l’autophagie de l’intelligence [5].
Elle se nourrit de ses propres déchets. Et nous sommes à la fois les spectateurs et les complices de ce processus. Parce que quand l’IA meurt de faim intellectuellement, c’est nous qui finissons affamés.
Production et Consommation, les deux faces du Slop
Le mécanisme producteur : l’inversion de la chaîne de valeur
L’AI Slop n’est pas un bug. C’est un modèle économique. Et il rapporte gros.
Prenez Adavia Davis. Ce jeune entrepreneur génère plus de 500 000 € par an avec des chaînes YouTube entièrement automatisées [6]. Pas une seule vidéo tournée par lui. Pas une seule voix humaine. Tout est généré par l’IA. Claude écrit les scripts, ElevenLabs synthétise les voix, et le tour est joué. Des vidéos par dizaines, chaque jour, sans intervention humaine majeure.
Le coût de production ? Quasi nul. La cadence ? Massive. Là où un créateur humain produit une vidéo par jour, lui en sort des dizaines. Et le contenu est spécifiquement conçu pour maximiser les métriques valorisées par les plateformes : temps de visionnage, commentaires, engagement. Certains vont même jusqu’à insérer des images subliminales pour forcer le spectateur à revenir en arrière, ou glissent des fautes volontaires pour susciter des corrections en commentaire [6]. Tout est calculé. Tout est optimisé.
Cette logique a même donné naissance à une nouvelle discipline : la « Generative Engine Optimization » ou GEO [7]. Avant, avec le SEO, on optimisait le contenu pour que les humains le trouvent et le comprennent. Maintenant, avec la GEO, on optimise pour que les IA le sélectionnent. On n’écrit plus pour des lecteurs. On écrit pour que l’IA de Google explique à l’IA de ChatGPT ce qu’on a écrit. L’humain n’est plus dans l’équation. C’est l’inversion complète de la chaîne de valeur.
Le mécanisme consommateur : le piège de l’illusion de compréhension
Si le Slop est produit en masse, c’est parce qu’il trouve une audience. Et cette audience, c’est nous. Le Slop fonctionne parce qu’il exploite des biais cognitifs profondément ancrés en nous.
Le Slop fonctionne exactement comme la junk food. Vous connaissez la sensation : vous avez faim, vous entrez chez McDonald’s, vous mangez vite, vous êtes rassasié. Mais deux heures plus tard, vous avez à nouveau faim. Vous n’avez pas nourri votre corps, vous l’avez rempli. Le Slop informatif fonctionne sur le même principe. Il remplit votre attention sans la nourrir. Il crée l’illusion de la satiété intellectuelle sans en fournir la substance.
Oscar est étudiant. Comme Cerise qui scrolle le soir dans son lit, Oscar cherche à optimiser son temps. Pour « gagner du temps », il regarde en vitesse x1.5 une vidéo de 10 minutes qui résume la théorie des avantages comparatifs de Ricardo. C’est le McDonald’s de l’éducation. Le ton est enjoué, les animations sont colorées, les phrases sont courtes. À la fin, Oscar a l’impression d’avoir « compris l’essentiel ».
C’est ce que les psychologues appellent l’illusion de compétence [9]. La facilité avec laquelle l’information a été consommée, ce que les chercheurs nomment la fluence cognitive [8], est confondue avec une réelle maîtrise du sujet. Oscar a consommé les calories vides de l’explication sans en digérer la substance.
Mais voilà le test. Si on demandait à Oscar d’expliquer comment la spécialisation selon les avantages comparatifs peut, contre-intuitivement, être bénéfique pour deux pays même si l’un est plus productif dans tous les domaines, il serait probablement incapable de le reformuler avec ses propres mots. Il a « vu » la conclusion, mais il n’a pas intégré le raisonnement. Le Slop lui a donné la destination sans lui faire faire le chemin. Il a rempli son temps sans le vivre intellectuellement.
À cela s’ajoute d’autres mécanismes. Le besoin de bruit de fond, par exemple. Beaucoup de contenus ne sont même pas faits pour être regardés attentivement. Ils servent à combler le silence, comme une présence sonore pour s’endormir [6]. Ou encore le « Doomscrolling », cette logique où notre attention est captée par des contenus émotionnellement saillants, qu’ils soient choquants ou simplement absurdes. Les fameuses images virales de « Jésus-crevette » en sont l’exemple parfait [3, 9].
Ces mécanismes sont puissants parce qu’ils sont invisibles. On ne se rend pas compte qu’on est pris au piège. D’ailleurs, arrêtez-vous un instant. Quand avez-vous, pour la dernière fois, lu un texte en ligne qui vous a demandé de vous arrêter, de relire une phrase, de réfléchir ? Si la réponse ne vous vient pas immédiatement, c’est peut-être que le Slop a déjà gagné une partie de votre attention.
Quand la Slop Saturation efface la création
Marc est graphiste. Il passe des jours à peaufiner une illustration. À chercher la bonne composition, la bonne palette de couleurs, le bon équilibre. Il la poste, fier de son travail. En quelques heures, son œuvre est noyée sous un flot d’images générées par IA. Moins subtiles, plus criardes, mais infiniment plus nombreuses.
Le débat sur l’AI Slop ne se résume pas à une simple opposition entre « bon » et « mauvais » contenu. Le problème fondamental est celui de la saturation. Mais il y a plus grave encore : c’est le rapport au temps qui se désagrège.
Le Slop remplit le temps sans le faire vivre. Il crée une journée pleine mais intellectuellement vide, une mémoire remplie de trous. Cerise passe deux heures sur son téléphone et ne peut se souvenir d’aucune idée nouvelle. Oscar pense avoir étudié mais ne peut rien expliquer. Marc voit son travail disparaître dans l’indifférenciation.
Les chiffres donnent le vertige. Le cabinet Graphite avançait que 50% des articles sur internet pourraient être générés par l’IA dès la fin 2025 [11]. D’autres analyses estiment qu’entre 20 et 33% des vidéos sur YouTube seraient déjà issues de l’IA [12]. L’espace informationnel est de plus en plus encombré. L’attention se dilue. La découverte de contenus denses et originaux devient de plus en plus ardue.
Pour des créateurs comme Marc, la question devient existentielle. À quoi bon l’effort si le bruit l’emporte toujours ? Le Slop ne fait pas que coexister avec le contenu de qualité. Il le rend invisible. Il menace les créateurs humains et les médias traditionnels qui ne peuvent rivaliser en termes de volume [13]. C’est une guerre d’usure qu’ils sont en train de perdre.
Mais il y a pire. Nous perdons notre capacité à nous souvenir. Comment construire une mémoire, une culture personnelle, quand chaque jour apporte des milliers de contenus interchangeables ? Le Slop ne nous vole pas seulement notre temps présent. Il nous vole notre passé, en le rendant indistinct. Il efface la possibilité même du souvenir.
Alors, on fait quoi ? On abandonne ?
Cultiver quelques principes de résistance
Face à ce déferlement, la solution n’est pas de tout rejeter en bloc. Pas de grand geste révolutionnaire. Pas de désintox digitale radicale qui ne dure jamais. Il s’agit plutôt de devenir un consommateur et un créateur plus intentionnel. Quelques principes, quelques règles intérieures pour naviguer dans ce nouvel environnement. Cerise, Oscar et Marc, chacun à leur manière, commencent à les appliquer.
Comment lire différemment ?
- Rechercher la friction. Un contenu qui ne vous résiste jamais ne vous apprend probablement rien. Si vous pouvez le lire en faisant autre chose, en écoutant de la musique, en pensant à votre liste de courses, c’est qu’il ne demande rien à votre cerveau. Privilégiez les textes qui vous forcent à ralentir, à vous arrêter, à relire une phrase. Cerise a commencé à suivre des auteurs qui écrivent lentement, qui construisent leur argument pas à pas. Ça lui prend plus de temps. Mais elle retient quelque chose.
- Questionner la source. Pas seulement le média, mais l’intention. Pourquoi ce contenu a-t-il été créé ? Pour informer, pour convaincre, ou simplement pour exister et capter un clic ? Oscar a appris à se poser cette question avant même de cliquer. Qui a créé cette vidéo ? Pourquoi ? Quel est le modèle économique derrière ? La plupart du temps, la réponse est déjà dans le titre, dans le format, dans la miniature.
- Passer de la consommation à la digestion. Voici un test simple que Oscar s’impose maintenant : après avoir lu un article ou regardé une vidéo, il prend deux minutes. Juste deux minutes. Il essaie de reformuler l’idée principale avec ses propres mots. Pas de copier-coller mental. Vraiment reformuler. Si vous n’y arrivez pas, vous venez probablement de consommer du Slop. Si vous devez relire l’article pour vous souvenir de quoi il parlait, c’est que vous avez rempli votre temps sans le vivre.
Comment utiliser l’IA sans produire du Slop ?
- L’IA comme partenaire, pas comme substitut. Marc a compris ça. Il utilise l’IA pour générer des variantes de sa composition, pour explorer des directions qu’il n’aurait pas envisagées. Mais c’est lui qui choisit, qui affine, qui décide. L’IA est un instrument, vous êtes le musicien. Utilisez-la pour la recherche, le brainstorming, la correction. Mais gardez toujours la main sur la structure, l’argumentation et la voix. Ce qui sort de votre bouche, ou de votre clavier, doit sonner comme vous.
- Injecter de l’irremplaçable. Le Slop est générique par nature. Il ne peut produire que des moyennes statistiques de ce qui existe déjà. Votre arme contre le Slop, c’est ce que vous seul pouvez apporter. Votre expérience personnelle. Une anecdote vécue. Une analyse qui sort des sentiers battus. Un détail que vous avez observé et que personne d’autre n’a vu. Ancrez votre contenu dans le spécifique, pas dans le générique.
- Assumer la responsabilité. Si vous publiez un contenu généré par IA, même partiellement, vous en êtes l’auteur et le garant. Point. Le « c’est l’IA qui l’a dit » n’est pas une excuse. C’est même l’inverse : en publiant, vous certifiez que ce contenu mérite d’exister, qu’il apporte quelque chose. Si vous ne pouvez pas défendre ce que l’IA a généré, ne le publiez pas.
Gagner une bataille, mais perdre la guerre
Revenons à Cerise. Quelque chose a changé. Elle a compris. Elle se désabonne des pages qui crachent du contenu à la chaîne. Elle suit des auteurs, pas des thèmes. Elle accepte de lire moins, mais de lire mieux. Et elle redécouvre quelque chose qu’elle avait oublié : le plaisir d’un texte qui la bouscule, d’une vidéo qui lui apprend vraiment quelque chose.
Mais certains soirs, elle rechute. Elle scrolle pendant une heure avant de se coucher, juste pour « se détendre ». Elle regarde des vidéos absurdes sur TikTok. Elle sait que c’est du Slop. Elle le sait vraiment. Et elle le fait quand même.
Oscar aussi a changé. Il lit les textes originaux, lentement. Il prend des notes. Il comprend vraiment, maintenant. Mais il triche parfois. Quand il est fatigué, quand la deadline approche, il regarde quand même les résumés en x1.5. Il se justifie : « juste pour cette fois ». Et il le fait régulièrement.
Et Marc ? Il continue à créer, avec intention, avec effort. Mais il regarde quand même les stats. Il prétend que ça lui est égal, que seule la qualité compte. Mais tous les matins, il vérifie les vues. Tous les matins.
Parce que voilà la vérité : on ne « gagne » pas contre le Slop une fois pour toutes. Ce n’est pas une bataille qu’on remporte un jour et c’est fini. C’est un combat quotidien. Chaque jour, il faut choisir. Et chaque jour, le Slop est là. Facile. Rapide. Gratuit. Séduisant comme un McDonald’s ouvert 24h/24.
Et certains jours, on perd. On cède. On scrolle. On regarde le résumé. On compte les vues.
Mais voici ce qui change : maintenant, on le sait. On reconnaît le Slop quand on le voit. On comprend le mécanisme. On sait qu’on cède à quelque chose de plus grand que nous, une machine conçue pour nous capturer. Et cette conscience, même imparfaite, même entachée de rechutes, est déjà une forme de liberté.
Apprendre à reconnaître l’AI Slop, à le nommer et à le contourner est peut-être en train de devenir une compétence fondamentale. Une forme actualisée de l’esprit critique. Dans un monde saturé de contenu sans âme, l’effort, la nuance et la perspective humaine deviennent des biens précieux. À l’ère de l’abondance informationnelle, le véritable luxe n’est plus l’accès au savoir, mais l’accès au sens.
Alors voici la question qui devrait vous suivre après cette lecture. Si vous aviez vraiment compris cet article, seriez-vous capable d’expliquer à quelqu’un d’autre, sans le relire, pourquoi le Slop est plus dangereux que la simple désinformation ?
Si la réponse est non, vous venez peut-être de consommer du Slop. Ou peut-être que vous avez commencé à apprendre à le reconnaître.
Et demain matin, quand vous ouvrirez votre téléphone, vous ferez un choix. Peut-être le bon. Peut-être pas.
Références
Pour les esprits méticuleux, amateurs de chiffres et de nuits blanches à vérifier les sources, voici les liens qui ont nourri cet article. Ils rappellent une chose simple : l’information existe encore, pour peu qu’on prenne le temps de la lire, de la comparer et de la comprendre. Mais dans un avenir proche, ce simple geste deviendra peut-être un luxe, car à mesure que les textes générés intégralement par des IA se multiplient, le vrai risque n’est plus la désinformation, mais la dilution du réel dans un océan de contenus simplement plausibles.
[1] « IA : après le spam, l’ère du ‘slop' », Courrier International, 19 juin 2024.
[2] « Le monde brûle et on regarde Jésus se transformer en crevette : que sont les AI slops, ces faux contenus qui pourrissent internet ? », Vert.eco, 28 mai 2025.
[3] « AI slop: how AI-generated content is impacting information discovery », SearchStax Blog, 27 novembre 2024.
[4] Shumailov, I., Shumaylov, Z., Zhao, Y. et al. « AI models collapse when trained on recursively generated data », Nature 631, 755–759 (2024).
[5] Philippe Buschini « L’autophagie cognitive, quand l’humain se nourrit de contenus appauvris« , buschini.com (2025)
[6] « Un jeune génère des millions avec l’usine à contenu IA », intelligence-artificielle.com, 6 janvier 2026.
[7] « A 90-day SEO playbook for AI-driven search visibility », Search Engine Land, 5 janvier 2026.
[8] « Les biais cognitifs à l’ère du numérique », Management & Datascience, 2022.
[9] « The Illusion of Competence », Fleeting Notes, 22 juin 2023.
[10] « Doomscrolling : 4 choses à faire pour échapper à cette spirale numérique stressante qui nous gache la vie », GQ Magazine, 3 janvier 2025.
[11] « Over 50 Percent of the Internet Is Now AI Slop, New Data Suggests », Futurism, 14 octobre 2025.
[12] « Une étude estime qu’entre 20 et 33% des vidéos proposées par Youtube sont générées par l’intelligence artificielle », BFM TV, 30 décembre 2025.
[13] « Newsrooms will reckon with AI slop », Nieman Journalism Lab, décembre 2025.
