La Bienveillance, la nouvelle lacheté à la mode

Il fut un temps, les anciens s’en souviennent encore, entre deux tickets-resto et une claque éducative, où la bienveillance signifiait tout simplement tendre la main à quelqu’un qui trébuche, dire la vérité même quand elle dérange, protéger le faible sans faire semblant d’être un ange. Bref, c’était un mélange de chaleur humaine et de courage. Oui mais ça, c’était avant. Avant que la startup nation émotionnelle ne s’empare du mot pour en faire un chewing-gum managérial sans goût ni sucres ajoutés, une sorte de doliprane affectif sous blister biodégradable qu’on distribue à toutes les sauces pour calmer les tensions sans jamais les résoudre.

Aujourd’hui, la bienveillance est devenue une arme à double tranchant.

  • Premier tranchant : un synonyme de lâcheté polie. Elle permet au flic de vous aligner tout en souriant, au prof de fermer les yeux sur une copie torchée, au voisin de laisser ses gosses hurlants transformer votre plafond en caisse claire. Ce n’est plus de l’indifférence, c’est du respect des processus décisionnels autonomes dans le cadre d’une posture empathique. Traduction : on ne fait rien, mais on le dit avec des mots longs, un peu comme ces notices Ikea où on vous explique que si l’armoire s’écroule, c’est parce que vous n’avez pas exploré correctement les potentialités du tournevis plat.
  • Deuxième tranchant, et pas des moindres : la bienveillance comme moyen de coercition. Car si vous n’êtes pas bienveillant, alors vous êtes forcément un fasciste, un complotiste, voire pire, un utilisateur de Facebook sans photo de profil. On ne discute plus, on n’échange plus, on ne s’oppose plus : on dégaine le tampon malveillant comme une arme nucléaire. Vous osez dire que Kevin, 25 ans, devrait peut-être songer à autre chose qu’à collectionner les vidéos de chatons en pyjama Pikachu ? Vous voilà instantanément classé dans la catégorie des oppresseurs toxiques, des destructeurs de créativité intrinsèque, des ennemis de l’épanouissement auto-déterminé. L’époque a inventé une dictature molle où celui qui refuse de sourire devient aussitôt suspect de crime contre l’humanité émotionnelle.

Et ce qui pourrait passer pour une exagération théorique se matérialise chaque jour dans des scènes de la vie ordinaire, où le vernis pseudo-bienveillant sert de justification à l’abdication la plus totale. On n’a plus de parents dépassés, mais des pédagogues éclairés en “non-violence éducative”. On n’a plus d’élèves indisciplinés, mais des “explorateurs de trajectoires alternatives”. Bref, la lâcheté se grime en vertu, et le réel devient une parodie.

L’autre jour, j’ai assisté à une scène digne d’un sketch des Inconnus. Dans le métro, un môme de 8 ans utilisait le siège comme trampoline en hurlant la marseillaise version death metal, pendant que sa petite sœur redécorait les vitres avec ses crottes de nez artistiquement disposées.

Les parents, zen comme des bouddhas sous Lexomil, expliquaient aux voyageurs mécontents :

Nous accompagnons nos enfants dans leur processus d’exploration sensorielle de l’environnement urbain, en favorisant l’expression libre de leur créativité spontanée dans un cadre de non-violence éducative. Nous privilégions une approche holistique de développement comportemental qui respecte leurs besoins fondamentaux d’expérimentation spatiale et sonore, tout en cultivant leur autonomie décisionnelle dans un écosystème de confiance généralisée.

Traduction : On a renoncé à éduquer nos gosses mais on a un vocabulaire de ministre.

Tout cela confine à l’absurde. Bientôt, un professeur, face à une copie blanche ou à un torchon illisible, expliquera qu’il valorise l’expression créative non conventionnelle de l’élève dans une logique d’encouragement à l’exploration pédagogique alternative, et collera un 18/20 pour ne pas froisser sa sensibilité, et surtout pour éviter de se faire mal voir de sa hiérarchie, on ne sait jamais, ça pourrait bloquer son avancement. Alors on ne corrige plus, on cajole. On ne note plus, on applaudit à la bêtise. Et l’on finit par confondre l’indulgence avec la vérité, comme si offrir une bonne note à un néant conceptuel pouvait transformer le vide en talent.

C’est ça, notre époque : une immense pièce de théâtre où la lâcheté est devenue la norme et où la contrainte s’est travestie en douceur. Un carnaval permanent de mots sucrés qui recouvrent les pires renoncements, le tout boosté par une armée de coachs en carton qui débitent des mantras en polystyrène, recyclant les mêmes phrases creuses comme on sert du café lyophilisé dans des gobelets biodégradables. J’en ai vu un récemment, qui facturait 1200 euros la journée pour expliquer à des cadres éreintés que leur authenticité intérieure avait besoin d’un business plan agile et que la vulnérabilité était une compétence transférable sur LinkedIn. Autant dire qu’à ce tarif-là, la bienveillance devient une ligne de budget stratégique et la lâcheté, une compétence certifiée.

Et le plus beau, c’est que tout le monde applaudit, de peur d’être le prochain promulgué toxique !

Redressez-vous, bordel !

La vraie bienveillance, celle d’avant le bullshit émotionnel et les coachs en carton, ce n’était pas une soupe tiède servie dans des mugs pastel. C’était de la générosité intelligente. C’était de l’exigence, du courage, de la lucidité. Elle savait dire NON. Elle éduquait, elle jugeait, elle s’engageait. Elle dérangeait parfois, mais toujours pour le bien de l’autre. Parce qu’être bienveillant, ce n’est pas caresser tout le monde dans le sens du poil, c’est parfois être sévère, tranchant, brutalement honnête.

Et surtout, la vraie bienveillance n’a rien à voir avec cette lâcheté que l’on maquille d’un vernis pastel. Car soyons clairs : céder systématiquement, fermer les yeux, avaler des couleuvres en souriant, CE N’EST PAS ÊTRE BIENVEILLANT. C’EST ÊTRE LÂCHE. Point.

C’est choisir le confort du silence plutôt que la dignité de la parole. C’est confondre complaisance et bienveillance, peur et respect, indifférence et générosité.

Mais ça, ça demande des efforts. Et les efforts, c’est has-been dans le monde d’aujourd’hui. Maintenant, on préfère optimiser nos ressources énergétiques dans une logique de durabilité personnelle.

Alors maintenant, ça suffit. Il est temps d’arrêter de tout emballer dans un cadre bienveillant pour masquer notre lâcheté. Il est temps d’appeler un chat un chat et de dire à petit Kevin qu’il se tient comme un sagouin, au lieu de prétendre qu’on l’accompagne dans son processus d’intégration des codes sociaux.

Céder, ce n’est pas aimer. Aimer, c’est avoir les tripes de dire à ses gosses quand ils déconnent. C’est leur mettre des limites, les confronter à la frustration, leur rappeler que le monde n’est pas une garderie géante avec des smileys à chaque porte. Aimer, ce n’est pas fermer les yeux en mode zen, c’est dire NON quand il le faut, quitte à passer pour le méchant.

Non, un môme de dix ans n’a rien à faire sur TikTok ou Instagram. Non, ce n’est pas “exprimer sa liberté” que de le laisser engloutir quatre burgers ou deux litres de soda par repas. Et non, ce n’est pas une “expérience nocturne enrichissante” de se coucher à deux heures du matin quand il y a école le lendemain.

La bienveillance, la vraie, ce n’est pas ce vernis pastel qui camoufle l’abdication. C’est la lucidité qui protège, c’est le courage d’assumer le rôle de parent, de prof, de collègue, de citoyen.

C’est la fermeté qui construit. Et si ça dérange, tant mieux : c’est comme ça qu’on grandit, qu’on devient fort, qu’on devient digne. Parce qu’à force de confondre la mollesse avec la bonté, on fabrique des générations d’invertébrés incapables d’affronter la moindre contrariété.

Alors oui, ça fait mal d’entendre un NON clair et net. Mais c’est ce NON qui donne une colonne vertébrale, pas les câlins en PowerPoint.