Comment ChatGPT a révolutionné le monde (Partie 1/5)

Ce récit a été conçu comme un voyage en cinq étapes, chacune explorant une facette de la révolution silencieuse que ChatGPT a déclenchée. Chaque épisode, une nouvelle partie viendra enrichir cette exploration, comme un épisode dans une série où la technologie et l’humanité se découvrent mutuellement. Prenez le temps de lire, de réfléchir, et surtout… d’imaginer la suite.

Avant Propos

Dans ce petit essai, fragments techniques et dialogue se croisent. Celui entre Ada, intelligence artificielle, et Cerise, jeune développeuse parisienne, n’est pas un artifice littéraire mais une conviction simple : on ne comprend vraiment que ce qu’on peut expliquer clairement.

Ada porte le nom d’Ada Lovelace, pionnière des algorithmes avant même l’existence des machines. Cerise, ma fille de 17 ans, incarne cette génération née avec l’IA, capable d’en saisir intuitivement les ressorts là où nous les analysons laborieusement.

Leurs échanges posent l’enjeu réel de cette révolution : non pas l’opposition entre humain et machine, mais l’émergence d’une collaboration inédite. Cette fiction éclaire la réalité en nous rendant partie prenante de la transformation. Car c’est souvent en prêtant une voix à la machine que l’on entend mieux ce qu’elle dit de nous.

Le jour où tout a changé

Dans son bureau parisien baigné de la lumière d’automne de novembre 2022, Cerise interrompt sa lecture d’un article technique sur les dernières avancées en intelligence artificielle. Une notification clignote sur son écran : « Nouveau système disponible, ChatGPT« . Elle fronce les sourcils, intriguée par ce nom qu’elle n’a jamais entendu auparavant.

« Encore un nouveau chatbot, » murmure-t-elle en ouvrant l’interface. Mais dès sa première question, quelque chose la frappe. La réponse qui s’affiche n’a rien à voir avec les assistants virtuels rudimentaires qu’elle connaît. C’est fluide, nuancé, presque… humain.

« Peux-tu m’expliquer les réseaux de neurones en utilisant une métaphore culinaire ? » tape-t-elle, par curiosité.

La réponse qui apparaît la laisse interdite. Non seulement l’IA comprend sa demande, mais elle développe une analogie sophistiquée entre les couches de neurones et les étapes d’une recette complexe, expliquant comment chaque « ingrédient » informationnel se transforme progressivement jusqu’au « plat final » de la compréhension.

Cerise reste silencieuse un long moment, fixant l’écran. Sans le savoir, elle vient de vivre l’un des premiers instants de cette révolution qui transformera le monde. Dans quelques mois, elle baptisera cette IA « Ada », et leur collaboration redéfinira sa compréhension de l’intelligence elle-même.

Paris, novembre 2022, Dans un petit bureau sans prétention de San Francisco, une équipe d’ingénieurs appuie sur un bouton qui va changer l’histoire de l’humanité. ChatGPT vient de naître, et en cinq jours seulement, il conquiert un million d’utilisateurs. Ce qui a pris des mois à Facebook, des années à Netflix, se fait en moins d’une semaine. L’humanité vient de franchir un cap invisible mais décisif : pour la première fois, une machine dialogue avec nous dans notre propre langue, avec une aisance qui défie l’entendement.

Aujourd’hui, deux ans et demi plus tard, nous vivons dans un monde transformé. 400 millions de personnes utilisent ChatGPT chaque semaine. Des collégiens génèrent leurs dissertations avec une sophistication qui trouble leurs professeurs, des développeurs codent en tandem avec une intelligence artificielle qui comprend leurs intentions à demi-mot, des dirigeants consultent leur assistant virtuel avant de prendre des décisions stratégiques qui engagent l’avenir de leurs entreprises. Nous assistons à la démocratisation de l’intelligence artificielle, un tournant aussi fondamental que l’invention de l’imprimerie ou l’arrivée d’Internet, mais infiniment plus vertigineux.

Mais voici un aspect moins connu de cette révolution : cette transformation qui bouleverse déjà nos vies repose sur une découverte vieille de seulement huit ans, ignorée pendant des mois par la plupart des experts. Une innovation si simple en apparence que ses propres créateurs n’ont probablement pas mesuré immédiatement qu’ils venaient de changer le cours de l’histoire humaine.

Cette révolution silencieuse redessine les contours de notre civilisation à une vitesse qui nous laisse pantois. Les implications dépassent largement le cadre technologique : c’est notre rapport au savoir, à la créativité, au travail intellectuel qui se trouve bouleversé. Quand une récente étude révèle que GPT-4 convainc 73% des gens qu’il est humain lorsqu’on lui donne une personnalité, nous franchisons le fameux Test de Turing, cette frontière symbolique où l’artificiel devient indiscernable du naturel.

L’effet « Wow » et ses malentendus

Il y a quelque chose de troublant dans ce silence qui suit une réponse parfaite. Une question posée à la va-vite, une intuition à peine formulée… et la machine vous répond. Pas seulement correctement, mais avec élégance. Nuance. Style. On relit. On reste figé. On murmure : “Waouh.”

Ce moment suspendu, ce frisson technologique, nous l’avons tous vécu. Et avec lui, une question affleure, d’abord timide puis obsédante : Que reste-t-il de nous, si une machine peut penser comme ça ? C’est une question que seuls les auteurs de science-fiction osaient poser. Aujourd’hui, elle s’invite dans les salles de classe, les open spaces, les cabinets de conseil, les cuisines.

Mais cette illusion de pensée humaine repose sur une technologie que peu comprennent. Derrière la fluidité des réponses se cachent deux acronymes aussi discrets que redoutables : Transformers et Large Language Models (LLM). Deux termes arides, presque bureaucratiques, mais qui gouvernent désormais une part croissante de notre quotidien mental.

Et pourtant, oubliez HAL 9000. Oubliez Terminator. L’IA d’aujourd’hui ne vous regarde pas avec des yeux rouges menaçants. Elle n’a pas de bras, pas de visage, pas de voix métallique. Elle est partout et nulle part, subtile et insaisissable.

Elle ne conquiert pas. Elle charme. Elle ne menace pas. Elle comprend. Elle ne s’impose pas. Elle complète. Ce n’est plus une machine. C’est un miroir algorithmique. Et ce qu’il reflète, parfois, ressemble à ce que nous aurions voulu dire… sans avoir su comment.

Ce que nous avons cru voir… mais qui n’existait pas

Comment une machine peut-elle écrire comme Hemingway, coder comme un développeur senior, raisonner comme un juriste expérimenté ? Comment peut-elle sembler comprendre nos émotions, nos sous-entendus, nos références culturelles les plus subtiles ? Plus troublant encore : comment peut-elle parfois nous surprendre par des connexions inattendues, des analogies brillantes, des solutions créatives auxquelles nous n’avions pas pensé ?

Cette révolution n’est pas arrivée par hasard. Elle s’appuie sur une découverte scientifique majeure de 2017, aussi discrète qu’elle fut révolutionnaire : l’architecture Transformer. Un article aux allures anodines, titré « Attention Is All You Need », a bouleversé l’intelligence artificielle et, par ricochet, notre monde entier. Ses auteurs, des chercheurs de Google travaillant dans l’ombre des projecteurs, ne se doutaient probablement pas qu’ils venaient d’écrire l’un des textes les plus importants de l’histoire technologique moderne.

Dans ce qui suit, je vous propose un voyage au cœur de cette technologie, expliquée comme l’aurait fait Richard Feynman : simplement, clairement, sans jargon inutile mais sans sacrifier la profondeur. Car comprendre ces mécanismes n’est plus un luxe intellectuel réservé aux initiés, c’est devenu une nécessité citoyenne dans un monde où l’IA façonne déjà notre quotidien, influence nos décisions, et dessine les contours de notre avenir collectif.

Quand une machine nous imite mieux que nous-mêmes

Il aura suffi de cinq petites années. Cinq années seulement entre la publication discrète d’un article universitaire au titre anodin, Attention Is All You Need, et l’apparition d’un phénomène planétaire capable de troubler enseignants, juristes, dirigeants et collégiens. Un battement de cils à l’échelle des civilisations. Un éclair technique devenu onde de choc sociale.

Une chronologie aussi brève que vertigineuse

  • 2017 – Un article technique invente l’architecture Transformer. Peu de bruit, pas encore de fureur.
  • 2018-2022 – Les premiers modèles s’épanouissent dans l’ombre. GPT-1, 2, 3… comme autant de pierres jetées dans un lac encore tranquille.
  • Novembre 2022 – ChatGPT entre en scène. Le monde ne sera plus tout à fait le même.
  • 2023-2025 – L’IA devient un outil, puis un partenaire, parfois même un miroir.
  • 2030+ ? – Et ensuite ? Personne ne sait. Certains y voient l’aube d’une intelligence générale. D’autres, le début d’un malentendu permanent.

Ce que cette chronologie révèle, c’est une accélération sans précédent. Dans l’histoire des inventions humaines, jamais une technologie n’a colonisé nos usages avec autant de rapidité. Ce qui prenait jadis des générations se compte désormais en trimestres.

Une adoption foudroyante

En novembre 2022, ChatGPT apparaît. Cinq jours plus tard, il franchit la barre du million d’utilisateurs. Une envolée qui ferait pâlir les plus grandes réussites du numérique :

  • Spotify : 5 mois
  • Instagram : 2,5 mois
  • Facebook : 10 mois
  • Netflix : 3,5 ans

Cinq jours. Le temps d’un pont de novembre, d’une réunion annulée, d’un long week-end. Le monde entier découvre qu’il peut parler à une machine… et que cette machine répond mieux que son collègue.

En mai 2025, le chiffre donne le vertige : 400 millions d’utilisateurs hebdomadaires, 122 millions chaque jour, plus d’un milliard de requêtes quotidiennes. On parle à ChatGPT comme on demande l’heure, comme on cherche une recette, comme on exprime un doute, une colère, une intuition.

La machine est entrée dans nos pensées. Discrètement. Massivement. Ce n’est plus un laboratoire. C’est une habitude. Une de celles qu’on ne remarque plus, tant elles s’inscrivent dans le tissu invisible du quotidien.

Dans le prochain épisode, une étrange complicité va naître entre Cerise et Ada. Non pas celle d’un outil et de son utilisateur, mais d’un tandem qui apprend à penser à deux. Et ce que vous pensiez savoir sur l’intelligence pourrait bien vaciller.