Philippe Buschini

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Chapitre 7 sur 7

L'art de lui parler

Ce n'est pas une compétence technique. C'est une compétence de communication.

Le guide, chapitre 7 sur 7
  1. Oubliez le cerveau dans la boîte
  2. Des mots transformés en nombres
  3. La machine à deviner la suite
  4. Comment elle a appris tout ça
  5. Pourquoi elle raconte parfois n'importe quoi
  6. Le miroir déformant
  7. L'art de lui parler

Nous y voilà. Vous savez que la machine ne pense pas, qu’elle range les mots par adresse, qu’elle devine la suite, qu’elle a été dressée à plaire, qu’elle invente parfois et qu’elle porte des lunettes.

Le capot est refermé. Posez les mains sur le clavier.

Reste une question, et elle paralyse beaucoup de gens. Comment lui parle-t-on, au juste ? Faut-il des mots-clés, comme sur un moteur de recherche ? Des formules particulières ? Faut-il dire bonjour ?

Dans le métier, la question que vous tapez porte un nom : le prompt. Inutile de chercher la traduction, tout le monde emploie le terme anglais. Vous entendrez aussi parler de prompt engineering, présenté ici ou là comme une discipline obscure, réservée aux initiés, dont on vous vendra la maîtrise en trois jours et quelques centaines d’euros.

Disons-le franchement.

Parler à une machine n’est pas une compétence technique. C’est une compétence de communication, et vous l’avez déjà.

Oubliez l’informatique. Pour tirer quelque chose de bon de votre assistant, considérez-le comme un stagiaire d’un genre très particulier. Brillant, capable de lire mille livres à la seconde, doté d’un vocabulaire immense. Et frappé d’une amnésie totale vous concernant.

Il ne sait pas qui vous êtes. Il ignore votre métier, vos habitudes, à qui vous vous adressez, ce que vous avez déjà essayé, pourquoi cette tâche compte. Il ne sait rien de ce que vous n’écrivez pas.

Dites-lui « écris un mail pour annuler la réunion », il écrira un mail. Sec ou chaleureux ? Pour votre directeur ou pour votre frère ? Trois lignes ou une page ? Il n’en a aucune idée, alors il fait ce qu’il sait faire : il devine la suite la plus probable. Vous obtenez une réponse moyenne, tiède, sans saveur. Et vous en concluez que l’outil est surestimé.

Ce n’est pas l’outil. C’est que vous avez donné le quart des informations.

Pour transformer une réponse fade en une réponse utile, il suffit de combler ces trous. Quatre piliers y suffisent.

Rôle · Contexte · Format · Précision

Le rôle. La machine adore le costume. Dites-lui d’agir en avocat, elle ira puiser dans le quartier juridique de sa carte. Dites-lui d’agir en professeur de maternelle, elle prendra des mots simples et un ton rassurant. Vous ne lui donnez pas une identité, vous lui indiquez une région où chercher ses mots.

Le contexte. Racontez-lui la situation. Pourquoi vous faites ça, pour qui, avec quelle contrainte, ce que vous avez déjà tenté. C’est de loin le pilier le plus rentable, et celui que tout le monde néglige. Une demande sans contexte produit un texte générique, parce que le générique est précisément ce qu’il y a de plus probable.

Le format. Un tableau, une liste, un paragraphe ? Trois lignes ou deux pages ? Elle ne devine pas vos attentes visuelles, et faute de consigne elle fera ce qui l’arrange, c’est-à-dire des titres et des puces partout.

La précision. Dites ce que vous voulez, et aussi ce que vous ne voulez pas. Pas de jargon, pas de superlatifs, pas de conclusion qui résume ce qui précède. Les interdictions fonctionnent très bien, à condition d’être explicites.

Voyons ce que ça donne concrètement.

Vous devez annoncer une hausse de loyer à vos locataires. Exercice délicat. La plupart des gens écriront : « Rédige une lettre pour annoncer une hausse de loyer à mes locataires. » Résultat prévisible, une lettre administrative, froide, un peu comminatoire, que vous n’enverrez jamais.

Maintenant, avec les quatre piliers :

Agis comme un propriétaire bienveillant mais ferme. Je dois annoncer à mes locataires, un jeune couple avec qui tout se passe bien depuis trois ans, que leur loyer augmente de 30 euros le mois prochain, à cause de la hausse des charges de copropriété. Rédige un message court et chaleureux. Ton rassurant, pas de formule juridique, et propose-leur de m’appeler s’ils ont la moindre question.

La différence est saisissante. Vous venez de passer de spectateur à chef d’orchestre.

Deuxième exemple, plus quotidien. Il vous reste des courgettes, des œufs et du parmesan. Le prompt du débutant, « donne-moi une recette avec des courgettes, des œufs et du fromage », vous vaudra le gratin le plus banal d’internet, parce que c’est statistiquement le plus probable.

Agis comme un chef italien. J’ai des courgettes, des œufs et du parmesan. Vingt minutes devant moi avant que les enfants rentrent, et ils détestent les légumes trop cuits. Propose-moi une recette simple en étapes très courtes. Rien d’autre que de l’huile d’olive, du sel et du poivre.

En quatre phrases, vous venez d’éliminer des milliers de recettes trop longues et de l’orienter vers une région précise de ce qu’elle a lu.

Prompt
Ce que vous écrivez dans la fenêtre. Rien de plus, rien de moins.
Few-shot
Le fait de donner deux ou trois exemples du résultat attendu. C’est la technique la plus efficace de toutes, et elle ne demande aucune compétence : montrer vaut mieux qu’expliquer.
Prompt système
Les consignes permanentes que vous réglez une fois pour toutes dans les préférences de votre assistant, et qui s’appliquent à toutes vos conversations.

Il est temps de casser la métaphore du stagiaire, parce qu’elle a une limite, et qu’elle est importante.

Un vrai stagiaire apprend. Vous lui expliquez lundi que vous détestez les points d’exclamation, et mardi il s’en souvient. Celui-ci, non. Souvenez-vous du chapitre 4 : ses réglages sont figés, il n’apprend rien de vous. Tout ce que vous lui expliquez ne vaut que le temps de la conversation en cours, à l’intérieur de sa fenêtre de contexte.

Cela a une conséquence très pratique. Ne changez pas de conversation à chaque question. Une discussion nourrie, où vous avez déjà donné le contexte, corrigé deux fois le ton, montré un exemple, produit de bien meilleurs résultats qu’une demande isolée, parce que tout ce travail est encore sous ses yeux. Et si vos préférences sont stables, écrivez-les une bonne fois dans les réglages de votre assistant, c’est exactement à ça que sert le prompt système.

Maintenant, le point le plus important de ce chapitre, et celui qu’on oublie toujours.

Les quatre piliers améliorent votre première demande. Mais l’essentiel du résultat ne vient jamais de la première demande. Il vient de la troisième, de la cinquième, de la dixième.

Traitez la première réponse comme ce qu’elle est : un brouillon. Vous ne la validez pas, vous la travaillez. Trop long, coupe de moitié. Le deuxième paragraphe sonne faux, reprends-le. Ce mot ne me ressemble pas, trouve autre chose. Donne-moi trois versions, une sobre, une drôle, une très directe. Tu as inventé cette statistique, retire-la.

C’est là que tout se joue, et c’est aussi là que le chapitre 1 vous sert enfin à quelque chose. Il n’y a personne en face. Personne à ménager, personne à vexer, personne qui vous jugera d’avoir demandé la même chose quatre fois. Vous pouvez dire « non, c’est mauvais, recommence » sans le moindre remords, et c’est souvent la phrase la plus productive de la conversation.

Une astuce, pour finir, qui vaut tous les guides de prompt du monde. Quand vous ne savez pas bien formuler votre demande, renversez les rôles : demandez-lui de vous poser des questions avant de répondre. « Avant d’écrire quoi que ce soit, pose-moi les cinq questions dont tu as besoin. » Vous vous rendrez compte que la moitié du travail consistait simplement à savoir ce que vous vouliez.

Et gardez, quoi qu’il arrive, le réflexe du chapitre 5. Plus la réponse est précise, plus elle est belle, plus elle contient de chiffres, de noms et de références, plus il faut aller vérifier. La forme parfaite reste son plus joli piège.

Vous vous demandez peut-être si tout cela vaut pour n’importe quel assistant. ChatGPT, Claude, Gemini, Le Chat et les autres, est-ce vraiment la même chose ?

Sous le capot, oui. Même principe, même carte, même mot suivant deviné, mêmes hallucinations, mêmes biais. Ce qui change tient aux textes avalés, au dressage reçu, aux règles maison et aux outils branchés autour. D’où des personnalités assez différentes : l’un plus littéraire, l’autre plus scolaire, l’un plus prudent, l’autre plus dégourdi sur le code. Ce que vous venez d’apprendre s’applique à tous, et le meilleur moyen de choisir reste d’en essayer deux pendant une semaine, avec les mêmes demandes.

Vous voilà au bout du guide.

Vous n’avez pas appris à concevoir une intelligence artificielle, et ce n’était pas le but. Vous avez appris ce qu’elle fait quand elle vous parle, et pourquoi elle se comporte comme elle le fait. À partir de maintenant, quand elle vous flattera, vous saurez que c’est le dressage. Quand elle inventera une référence, vous saurez que c’est le mot suivant. Quand elle vous servira un dirigeant en costume gris, vous saurez d’où vient l’image.

Vous n’êtes plus impressionné. C’est exactement ce que je voulais.

Souvenez-vous des métaphores que je vous ai données, et souvenez-vous surtout de l’endroit où chacune craque : le perroquet qui ne recopie pas, la carte qui bouge, le miroir qui déforme, le stagiaire qui n’apprend rien. Elles vous ont porté jusqu’ici, elles ne sont pas la réalité. Le jour où elles ne suffiront plus, vous serez prêt pour la suite, et elle vous attend dans les livres.

En attendant, vous avez quelque chose de mieux qu’une formation à cinq cents euros. Vous avez compris. Ouvrez une fenêtre, tapez une bêtise, corrigez, recommencez.

Personne ne vous regarde.

À retenir

  • Quatre piliers suffisent : le rôle, le contexte, le format, la précision. Le contexte est le plus rentable, et c’est celui qu’on oublie.
  • L’essentiel du résultat ne vient jamais de la première demande, mais de la cinquième. Traitez sa réponse comme un brouillon.
  • Tout ce que vous lui expliquez ne vaut que le temps de la conversation. Pour ce qui est stable, servez-vous des réglages de votre assistant.
  • Quand vous ne savez pas formuler votre demande, demandez-lui de vous poser des questions d’abord.