Philippe Buschini

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Pourquoi ce blog ?

Portrait de Philippe Buschini

À propos

Il y a une idée dont je n’arrive pas à me défaire. Une technologie qui pense à notre place ne nous libère de rien, elle nous remplace. La nuance a l’air mince, elle change tout. Une calculatrice ne m’a jamais empêché de comprendre une soustraction. Une machine qui trie mes arguments, rédige ma réponse et conclut avant moi, c’est autre chose. Ce que j’attends d’elle, c’est qu’elle aiguise mon jugement, pas qu’elle m’en dispense.

Mon premier ordinateur n’était pas à moi. Il trônait dans la bibliothèque du lycée, relié à une imprimante à aiguilles dont le vacarme couvrait les conversations. Personne ne s’y intéressait. Le bibliothécaire et moi, c’était à peu près tout. Quarante ans plus tard, tout le monde regarde la machine et presque plus personne ne sait ce qu’elle est. Le décalage n’a pas disparu, il a changé de sens.

Le suivant, je l’ai soudé. Un ZX80 en kit, à assembler avant d’avoir le droit de s’en servir. Un kilo-octet de mémoire vive, à partager entre le programme et l’affichage, et les sauvegardes sur cassette audio. Personne n’a jamais eu besoin de m’expliquer qu’on ne délègue pas à une chose dont on ignore la nature, j’avais le fer à souder à la main. À l’université, les programmes tenaient sur des cartes perforées. Une erreur et il fallait reperforer. Un paquet qui tombe par terre se reclasse à la main, carte après carte. Écrire coûtait si cher qu’on réfléchissait avant. Le coût a disparu depuis, et la rigueur est partie avec lui. Il faut aujourd’hui la reconstruire volontairement.

J’ai aussi passé un an à écrire des algorithmes sur du papier avant d’avoir accès à une machine. J’ai détesté ça. J’ai failli tout arrêter, et je serais parti si je n’avais pas eu de quoi programmer chez moi le soir. Avec le recul, c’est ce qui m’a le mieux formé, parce qu’on ne peut pas tâtonner sur une feuille. Il faut voir l’ensemble avant d’écrire la première ligne. Je ne raconte pas ça pour vanter l’effort à l’ancienne. La question revient aujourd’hui, à l’identique, pour tous ceux qui apprennent avec une machine qui sait déjà tout.

Le reste a suivi. En 1996, j’ai rejoint un opérateur naissant pour construire un fournisseur d’accès à internet à partir de rien, à un moment où le pays entier trouvait qu’internet était une mode et où l’opérateur historique ne jurait que par le Minitel. Les sceptiques d’alors n’étaient pas des imbéciles, c’est bien le problème. Ils raisonnaient depuis ce qu’ils possédaient, et ce qu’ils possédaient fonctionnait très bien. Le mécanisme se reproduit aujourd’hui sous nos yeux, et il aveugle les enthousiastes autant que les prudents. Il y a eu ensuite la Californie et la sécurité informatique, où j’ai contribué à bâtir un système qui explorait des environnements à ma place, en continu, il y a vingt-cinq ans. Je n’observe donc pas de l’extérieur la bascule dont je parle ici. Il y a eu aussi un fiasco complet, un projet d’énergie verte fondé sur la méthanisation. La technologie était prête, le marché ne l’était pas. Monté aujourd’hui, avec l’appétit des centres de données, il marcherait sans doute. Avoir raison trop tôt revient exactement au même qu’avoir tort, et je n’ai pas appris ça dans un livre.

PhD en mathématiques et en intelligence artificielle, je conçois aujourd’hui des systèmes qui ont du pouvoir, notamment dans le domaine médical. C’est un terrain qui ne pardonne pas l’approximation. Il y a un patient au bout, un praticien qui décide, et une responsabilité que l’algorithme ne portera jamais à ma place. Le système auquel je travaille ne remplace aucun médecin, il met en relation un généraliste isolé et un spécialiste qui, sans lui, ne se seraient jamais parlé. Je n’attends pas grand-chose de plus d’une machine que cette capacité à relier des gens au lieu de les faire disparaître.

Et puis il m’est arrivé la même chose qu’à tout le monde. Un soir, pressé, je demande une recette de gâteau au chocolat à la première version de ChatGPT. Je ne vérifie rien, l’enjeu est nul. Je suis les instructions à la lettre, jusqu’au bout, sans jamais me demander si elles tenaient debout. Le gâteau a fini à la poubelle. Le texte était propre, ordonné, parfaitement plausible, et c’est très exactement pour cette raison que je ne me suis pas méfié. Vingt ans de métier n’immunisent contre rien. La fluidité d’une réponse n’a jamais rien dit de sa justesse, et j’ai payé quatre œufs pour l’apprendre.

C’est pour ça que j’écris ici. Le débat public sur l’IA oscille entre deux paresses. D’un côté l’émerveillement de commande, qui vend du rêve au kilo. De l’autre la panique, qui vend de l’angoisse au même tarif. Les deux ont ceci de commode qu’elles dispensent de regarder. Alors je passe de l’autre côté du miroir numérique et j’observe ce que ces machines font concrètement à nos vies, à nos écoles, à nos entreprises, à nos choix. J’y mets mes sources, mes doutes, et mes erreurs quand il y en a. Je ne cherche pas à vous convaincre, je cherche à vous donner de quoi vous faire votre propre idée. La vraie rupture ne viendra pas des machines. Elle viendra de la lucidité avec laquelle nous déciderons de nous en servir.

Ma chronique « L’IA dans tous ses états ! » se lit ici. Elle s’écoute aussi, en podcast, pour celles et ceux qui préfèrent tendre l’oreille.

📎 Pour le reste, rendez-vous sur LinkedIn : Philippe Buschini.